‹ Histoire de FranceChapitre 141 sur 339 · LIVRE IV — CHARLES VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV — CHARLES VI

glissent ou restent enfoncés dans la boue ; à la première charge le désordre devient général. Les Anglais laissent leurs arcs devenus inutiles, prennent des haches, des épées, des massues, et recommencent une affreuse boucherie (1416). Sept princes et dix mille hommes y restèrent. Prisonnier, le jeune et aimable duc d'Orléans alla , comme Charles de Blois , charmer l'Angleterre de ses chansons et de ses complaintes.

CXXII. Henri lui-même ne peut s'expliquer sa victoire que comme le châtiment du schisme d'Avignon et des vices scandaleux de la cour de France. Encouragé par ce succès et revenu tout à fait au beau temps du roi Edouard , il ressuscite les prétentions de son aïeul, et prend le titre de roi de France. Toutefois , conduisant ses projets avec une prudence rare , il veut commencer par être vrai duc de Normandie, s'empare de Caen et vient assiéger Rouen. Les Rouennais font une défense énergique, digne de Calais et d'Harfleur ; ils renvoient les bouches inutiles, mangent chevaux, chiens, chats, et repoussent tous les assauts. Abandonnés de la France , il fallait subir la loi d'un conquérant irrité, payer trois cent mille écus d'or et se contenter de la vie sauve, cinq hommes exceptés.

CXXIII. Cependant, campé à Lagny, l'allié des Anglais, Jean Sans-Peur, était avec son armée aux portes de Paris, n'osant y rentrer, mais y nouant de nombreuses trames et coupant les vivres sur la Marne, comme les Anglais sur la Seine inférieure. Ses amis du parlement, de la grande boucherie et de l'université s'agitaient dans l'ombre et complotaient sans relâche. Tous les princes étant morts ou prisonniers et le Dauphin trop jeune, le comte d'Armagnac, beau -père du duc d'Orléans, était seul capable de commander. A peine avait-il , pour contenir la capitale en fermentation, six mille Gascons, unique débris de Crécy. Il essaya d'abord d'intimider les rebelles, de purger le parlement et l'université, d'ôter les chaînes des rues, d'abolir l'hérédité des étaux, et de remplacer la grande boucherie par quatre petites aux quatre coins de la ville. Mais qui veut être impunément violent, doit avant tout

être fort. A Amiens, à Auxerre, à Tours, la populace se soulève et se déclare pour les Bourguignons. A Paris même, la faim se fait sentir et ébranle les courages. Quelques mauvais sujets trahissent, et ouvrent la porte Saint-Honoré à huit cents Bourguignons qui s'emparent du roi et de la ville.

CXXIV. Un brave, Tanneguy -Duchâtel, était parvenu à mettre le Dauphin en sûreté à la Bastille. En vain il tente de se faire jour pour sauver le roi : Charles VI était déjà transféré et gardé au Louvre ; les fenêtres des rues et du château étaient garnies de cabochiens armés. Il fallut leur laisser leur prisonnier. D'Armagnac, qui s'était caché, fut découvert, mis en pièces, et resta sans sépulture, exposé aux risées des enfants, jusqu'à ce que l'odeur du cadavre forçât de le jeter. Ses amis furent tués sans pitié ; le nom seul d'Armagnac devint pour les passants un arrêt fatal. « Mort aux Armagnacs ! » tel était le nouveau cri des Bourguignons. Les bouchers triomphent ; la populace s'enivre de sang ; de perfides bruits de trahison l'irritent encore davantage; le tocsin sonne presque chaque nuit. Enfin, le 12 juin, celte cruauté fiévreuse est à son comble ; les prisons sont forcées, et au Palais, à Saint- Éloi, au Chàtelet, à Saint-Martin, seize cents malheureux sont passés par les armes; les écorcheurs n'épargnent même pas les prisonniers pour dettes. Après de longs outrages , les corps furent jetés à la hâte dans une fosse commune.. Une épidémie vengeresse en sortit , et emporta en quelques jours cinquante mille personnes ; les bourreaux succombèrent les premiers, maudissant Dieu, refusant les sacrements et se disant damnés.

CXXV. Pendant que, captif, Charles VI voyait sa capitale aux mains d'une populace féroce, sa femme Isabeau, l'héroïne des fêtes de sa jeunesse, l'avait lâchement quitté, et se préparait à revenir en triomphe à Paris avec le duc de Bourgogne : rentrée bien différente de la première. Au lieu de fontaines de vin, c'était le sang qui coulait à ses pieds ; un traître chevauchait à côté d'elle, à la honte des cœurs honnêtes, les brigands et les amis des Anglais applaudissaient feuls cette reine

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