‹ Histoire de FranceChapitre 145 sur 339 · LIVRE IV — JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

LIVRE IV — JEANNE D'ARC

et sage, premier pas vers les grandes choses; puis il lui raconta la pilié qui était au royaume de France : « Jeanne, lui dit -il, va au secours du roi , et tu lui rendras sa couronne. — Messire , répondit Jeanne toute tremblante, pauvre fille, je ne saurais chevaucher, ni conduire des hommes d'armes. » Mais l'archange lui promit l'aide de sainte Catherine et de sainte Marguerite, qui jadis avaient su vaincre la rage des bourreaux. En effet, les saintes martyres lui apparurent entourées d'anges et de lumière, et par leur douce voix encouragèrent ce cœur timide. Si durant cinq ans elle lutta contre cette vocation céleste, elle s'en rendit de plus en plus digne.

CXXXVII. Enfin il fallait obéir, dire adieu au toit paternel, à sa mère, à ses sœurs, à ses amies, à l'église de son village qu'elle n'avait jamais perdue de vue, aux petits oiseaux qui venaient manger dans sa main , et aller trouver le capitaine de Vaucouleurs qui la mènerait au Dauphin. Sa mère pleurait désespérée ; son père disait qu'il aimerait mieux la noyer; et un jeune homme qui l'aimait la traduisit en justice, espérant l'intimider et l'épouser de force. Obstacles inutiles! Dieu lui demandait son cœur, sa virginité et sa vie, elle triompha de tout, et partit pour Vaucouleurs, à dix-huit ans, en grosse jupe rouge de paysanne. Elle se fit mener chez le capitaine, et lui dit avec fermeté qu'elle venait de la part du Seigneur, que le royaume n'appartenait à nul autre qu'à Dieu, mais qu'il le donnerait en dépôt au Dauphin , et lui enverrait du secours contre ses ennemis; qu'elle, Jeanne, le mènerait sacrer à Reims. Le capitaine, qui avait pensé se divertir de cette petite folle et la renvoyer ensuite à son père bel et bien souffletée, au premier mot sorti de sa bouche resta comme pétrifié de cette voix pénétrante. Il y avait là quelque chose de surnaturel; sa seule crainte était que le diable n'y fût pour quelque chose. Rassuré par son curé, qui examina la pauvre fille, il envoya demander à Charles VII s'il la voulait recevoir; mais elle n'avait pas le temps d'attendre ces formalités. « Quand je devrais, disait-elle, user

« mes jambes jusqu'aux genoux, je dois être « auprès du Dauphin avant la mi-carême. « C'est Dieu qui le veut; car, certes, j'aurais « mieux aimé rester à filer auprès de ma « mère. » Quelques bonnes gens de Vaucouleurs, plus faciles à toucher que le capitaine , se cotisèrent pour lui acheter un mauvais cheval, et deux gentilshommes jurèrent de la conduire à la cour. Elle quitta ses habits de femme , prit un justaucorps et une épée. Avant de partir, elle fit encore écrire à ses parents pour obtenir leur pardon; puis elle se mit en route par les rigueurs de février, et traversa la moitié de la France tout infestée de brigands et d'ennemis, voyageant paisiblement avec sa petite troupe de cinq ou six compagnons, se confiant en la protection de Dieu et s'arrètant dans toutes les villes pour entendre la messe.

CXXXVIII. Enfin elle arriva à Poitiers , et, après l'avoir fait attendre deux jours, Charles VII la reçut le soir, à la lueur de cinquante torches , au milieu de trois cents chevaliers. Une autre eût tremblé ; Jeanne était habituée aux splendeurs de la cour céleste. La petite bergerette alla droit au prince, qu'elle n'avait jamais vu, et, bien qu'il soutînt n'être pas le roi , elle lui embrassa les genoux. « Gentil Dauphin, lui dit-elle, j'ai « nom Jeanne la Pucelle; par moi le Roi des « cieux , qui est roi de France , vous mande « que vous serez son lieutenant, et que vous « serez sacré et couronné en la ville de « Reims. » Charles était dans la stupeur, mais inquiet comme le capitaine de Vaucouleurs. Il consulta des évêques, des savanls, des docteurs de l'université de Poitiers, et Jeanne subit les interrogatoires d'une accusée. Il fallut raconter ses visiops; un professeur curieux lui demanda quelle langue parlaient les voix du ciel : « Meilleure que la vôtre, lui repartit la bergère. — Si c'est Dieu qui t'envoie, il faut, pour te croire, que tu nous montres un signe. — Je ne suis pas venue pour faire des miracles; mon signe sera de faire lever le siège d'Orléans. Qu'on me donne des soldats, peu ou beaucoup, et j'irai. » — « Jeanne, lui dit un autre, si c'est I Dieu qui veut délivrer la France, il n'a pas

Page 1