LIVRE IV — JEANNE D'ARC
sur le fleuve ; un des forts est emporté ; les Français passent la nuit en face du second. La journée du lendemain sera décisive. Les Anglais ont concentré leurs forces sur ce point. Vainqueurs, ils peuvent couper le pont et anéantir la petite armée. Peut-être serait-il plus prudent de repasser la Loire et d'attendre; mais Jeanne ne permet pas qu'on hésite. « A demain, à la pointe du jour! nous aurons « beaucoup à faire , et je serai blessée. » Fidèle au rendez-vous , elle donne de bonne heure le signal de l'attaque. Les Anglais se défendent avec énergie, protégés par un rempart. Voyant que les assaillants commencent à faiblir, Jeanne se jette dans le fossé, prend une échelle, et l'applique au mur, lorsqu'un trait vient la frapper entre le cou et l'épaule. Percée de part en part, elle tombe sans connaissance , et les Anglais sortent déjà pour la prendre; mais quelques braves l'emportent, et vont la déposer sur l'herbe à l'abri du combat. Là , elle revint à elle, fit mettre de l'huile sur sa blessure, et pria pour ceux qui se battaient encore.
CXLIII. Cependant le temps s'écoulait, et les Anglais tenaient toujours. Après des efforts inutiles, Dunois fait sonner la retraite , quand Jeanne, inspirée d'en haut, donne son étendard à un soldat, et, d'une voix prophétique, lui ordonne d'aller le planter sur le rempart ennemi. A la vue de ce drapeau bien-aimé, les Français s'élancent, saisis de cette furie qui décide des assauts. En un clin d'œil et sans savoir comment, ils sont dans la bastille, et cinq cents Anglais sont passés au fil de l'épée. Leur chef, qui avait souvent insulté la Pucelle, se noya misérablement en tombant d'une passerelle qu'un boulet brisa sous ses pieds. Elle pleura sur le sort de cette pauvre âme. Tandis qu'elle essayait d'arrêter le carnage, le peuple d'Orléans se précipitait par le pont pour se joindre au vainqueur et pour achever les Anglais. 11 n'en resta pas un seul au midi de la Loire. Les autres, n'étant plus de force à continuer le siège, reprirent à la hâte le chemin par où ils étaient venus. Moins occupée de les poursuivre que de remercier Dieu, Jeanne fit dresser, encore sous leurs yeux, un
autel dans la campagne, et le peuple entier vint y entendre une messe d'actions de grâces. Le 8 mai , jour de cette délivrance après un siège de sept mois, est resté depuis lors une fête pour Orléans (1429).
CXLIV. Jusque-là Charles VII attendait comme pour éprouver la mission de Jeanne d'Arc. Elle avait sauvé Orléans sans lui, et elle venait le sommer de se laisser conduire et sacrer à Reims. Poser sur la tête du Dauphin la consécration royale , le relever aux yeux des peuples , était à ses yeux plus pressant que de livrer bataille aux Anglais démoralisés ou de leur prendre quelques petites places sur la Loire. Pour contenter les sages , il fallut pourtant d'abord fqrcer Jargeau, Beaugency, et assister dans la Beauce à un engagement, où deux mille Anglais restèrent sur le terrain. L'affaire s'étant décidée presque sans combat, Jeanne ne s'occupa que de soigner et de consoler les ennemis mourants. Enfin l'indolent Charles se crut assez fort pour l'écouter, et avec douze mille hommes ils prirent bravement la route de Reims. L'ennemi occupait les villes , et les regardait passer du haut des remparts, se demandant comment ils reviendraient. A Troyes, Anglais et Bourguignons furent plus audacieux, et tentèrent une sortie ; mais ils furent honteusement repoussés. Fallait-il laisser derrière soi cette riche et forte cité? fallait- il en risquer l'assaut sans artillerie? partis également aventureux pour la petite armée. Jeanne promit que le lendemain la ville serait prise. Elle planta son étendard au bord du fossé, et ordonna tranquillement de le combler. Arbres, fagots, tables, tout y servit, et l'ennemi, pétrifié par ce travail magique, capitula et ouvrit les portes. Les bourgeois coururent aux églises, inquiets d'avoir prêté le nom de leur ville au traité qui avait livré la France aux Anglais. Mais Jeanne obtint qu'il ne serait question que de clémence , et fit racheter les prisonniers que l'armée anglaise voulait emmener à sa suite.
CXLV. Six jours après le Dauphin faisait son entrée dans Reims , ville restée vierge du joug étranger. Quand il eut reçu l'onction sainte, que jamais prince anglais n'avait ob-