‹ Histoire de FranceChapitre 149 sur 339 · LIVRE IV — CHARLES VII · texte numérisé non relu

LIVRE IV — CHARLES VII

des souffrances, des tortures et du martyre ; à la honte de ceux qu'elle avait vaincus manquait l'ignominie d'immoler une pauvre fille sans défense.

CXLVI. Vendue au duc de Bourgogne et par lui aux Anglais, Jeanne fufconduite dans les prisons de Rouen. C'était peu de la tuer; il fallait dissiper le charme miraculeux de sa mission divine, et faire passer ses visions pour sorcellerie, ses victoires et le sacre de Charles VII pour l'œuvre du diable. Que des Anglais l'aient entrepris, la rage de la défaite les pouvait aveugler à ce point; mais, ô honte amère! ce furent des Français qu'ils prirent pour la juger; ce fut l'université de Paris qui dénonça ses crimes et réclama son sang; ce fut un docteur de cette université, un ami de Gerson et de Jean Petit, Cauchon, évoque de Beauvais, qui présida le tribunal et dirigea la procédure. On pouvait se croire revenu au procès des templiers Après avoir condamné, ceux qui avaient porté au delà des mers l'honneur et l'épée de la France , il fallait immoler celle que Dieu avait envoyée pour sauver sa patrie du joug de l'étranger. Mêmes formes, même perfidie, même issue; seulement, au lieu d'un ordre riche et nombreux, digne d'exciter les soupçons, la haine ou l'envie, il s'agissait d'une pauvre vierge, jeune et pure, sans autres biens que son courage et sa piété.

CXLVII. La voie était toute tracée; obtenir par des promesses, des mensonges ou des tortures que Jeanne soumettrait ses visions au jugement de l'Église, puis lui déclarer que l'Église les regardait comme l'œuvre de Satan, et, si elle résistait, la brûler comme relapse : telle était la marche bien connue de ces tristes procès. Longtemps la candide simplicité de Jeanne déjoua l'astuce de ses juges : « Dieu pouvait- il contredire par ses « ministres ce qu'il lui avait dit par ses anges « et par ses saints? D'ailleurs elle se fût vo- « lontiers soumise au père des fidèles ; mais « les docteurs de Paris, qu'avaient- ils de « commun avec le pape, et de quel droit pré- « tendaient- ils décider à sa place? Élaient- « ils bien l'Église? » Les juges ne se laissèrent pas arrêter par cette objection qui

démasquait leur justice hypocrite. Ils obsédèrent leur victime, et lui promirent sa liberté. De guerre lasse , au bout de cinq mois elle céda, et se perdit. Condamnée à une prison perpétuelle, elle vit bientôt qu'on l'avait trompée. Mais il était trop tard pour réclamer ; au premier mot qu'elle dit son bûcher fut dressé.

CXLVII I. Munie des sacrements, accompagnée de deux pauvres mais braves religieux, Jeanne monta sur la charrette fatale, et fut conduite sur la place du Vieux-Marché, au milieu d'une foule muette de pitié et d'horreur. Les Anglais avaient hâte d'en finir, de peur que la victime ne vînt à leur échapper. Les juges étaient moins pressés, et se plaisaient à prolonger le supplice. La pauvre condamnée dut subir le sermon d'un prédicateur de Paris et les exhortations de l'évèque Cauchon. Enfin le bourreau approcha sa torche; la flamme monta; Jeanne fit descendre son confesseur, qui s'oubliait à la consoler; seule avec une croix qu'elle tenait embrassée, elle attesta encore une fois que ses visions venaient de Dieu , et disparut dans les flammes en criant le nom de Jésus (1431). Un soldat qui avait apporté un fagot au bûcher en vit sortir une colombe. Le bourreau, épouvanté, croyait que jamais Dieu ne lui pardonnerait, et les Anglais, tout tremblants, disaient : « Nous sommes perdus, nous avons « brûlé une sainte. »

CXLIX. En effet, la mort héroïque de Jeanne d'Arc mit le sceau à sa mission divine. Désormais une fatalité vengeresse arrêta les conquêtes, renversa les entreprises de l'étranger ; un ver rongeur mina la maison de Bourgogne, qui avait vendu la Pucelle à ses ennemis, et bien que l'ingrat et léger Charles VII n'ait rien tenté pour le salut de cette bienfaitrice , il n'en recueillit pas moins les fruits de sa noble vie ; il resta vainqueur des Anglais , sacré roi de France aux yeux de tout son peuple. En lui la défense du pays retrouva un centre , le patriotisme un représentant ; bon ou mauvais, le roi redevint le chef, le drapeau des intrépides bourgeois qui, depuis un siècle, défendaient leurs villes contre les Ansrlais ; des braves paysans qui

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les traquaient dans les campagnes, et des fiers gentilshommes qui tenaient encore dans leurs châteaux.

CL. Tout d'abord seconda ce retour de prospérité et l'essor du nouveau règne. Le duc de Bourgogne le premier, qui avait si longtemps trahi, fit amende honorable. Son coupable père, Jean Sans-Peur, n'était que trop vengé, et lui-même, traité avec un juste mépris par les Anglais , était à son tour las de leurs injures. Charles VII consentit à fonder à Montereau un couvent et une église pour le repos de l'âme du père ; il laissa au fils, Philippe le Bon, Péronne et les villes de la Somme, rachetâmes pour quatre cent mille écus d'or (1435). L'année d'après, Paris, dégoûté de ses meneurs, vexé par les Anglais, à demi ruiné et à demi désert, ouvrit ses portes aux gens du roi. La garnison ennemie s'enferma d'abord à la Bastille ; mais, bloquée et sans vivres, elle capitula et obtint de s'embarquer pour Rouen.

CLI. Il y avait bien à faire pour relever cette capitale en ruines. Le plus pressant était de la nourrir, et, les routes étant peu sûres, de dégager au moins d'un côté le cours de la Seine. Plus brave cette fois que de coutume, Charles VII s'en chargea en personne, et un des premiers monta par une échelle sur les remparts de Montereau. L'année suivante, ayant du canon, il battit en brèche les murs de Meaux, et dégagea la Marne. Puis ce fut le tour de Melun. Mais ce n'était guère que la moitié de la besogne ; les Anglais restaient solidement établis à Pontoise, aux portes de la capitale, et empêchaient toute culture dans ces belles plaines. Quatre fois des renforts venus de Normandie les ravitaillèrent, et offrirent la bataille aux Français; quatre fois le. prudent Charles recula. Sa persévérance fut récompensée. La place fut enfin serrée de près et battue par l'artillerie ; la brèche devint praticable ; après un assaut de cinq heures et une résistance furieuse, la ville était prise. En même temps, les bourgeois de Dieppe ouvraient leurs portes à un capitaine rùdeur, et chassaient les pirates anglais installés chez eux. Inutiles furent les efforts de l'ennemi par terre et par mer

pour reprendre ce port si précieux pour lui. CLII. Fort de ses exploits, Charles VII parcourut en vainqueur les bords delà Loire et de la Garonne , exhortant les paysans à courir sus aux brigands et rétablissant partout l'ordre et la paix. Los Anglais étaient fatigués : ils demandèrent une trêve. C'était le temps qu'il fallait pour réorganiser le royaume contre eux et puis les achever. Le peuple ne demandait qu'à labourer ses champs, tailler ses vignes et rebâtir ses maisons. N'ayant, pour se défaire des gens de guerre d'espoir que dans le roi, il consentit volontiers, et sans convocation d'états généraux, à payer une taille de douze cent mille livres, pour entretenir en tout temps quinze compagnies de cent lances ou de six cents hommes chacune. Le roi, ayant seul le choix des capitaines, fit proposer aux chefs de bandes d'entrer à son service ; ceux qui acceptèrent furent dispersés avec de petits détachements dans toutes les villes du royaume ; les autres restèrent isolés et traqués dans les campagnes. Ainsi, à la place des anciens ordres militaires , qui avaient malheureusement disparu, et des chevaliers, qui, de champions de toutes les bonnes causes, étaient devenus de véritables brigands, se formait une gendarmerie royale, premier noyau des armées régulières. Outre ces neuf mille cavaliers, Charles VII ordonna que, dans chaque paroisse, un bon compagnon, ayant fait la guerre, s'armerait à ses frais, et s'exercerait les dimanches et fêtes au tir de l'arc. En échange, le franc archer était exempt de la taille , et recevait une solde en temps de guerre. Ce fut le premier essai d'une infanterie à opposer à celle des Anglais. Des aventuriers, Lahire, Xaintrailles, Dunois, remplacèrent, à la tète de ces troupes, les princes et les seigneurs, et la petite bourgeoisie des villes fournit au roi des ingénieurs et des généraux. Un marchand qui avait trafiqué en Orient, Jacques Cœur, apprit aux Français l'art des sièges et l'emploi de l'artillerie , où les Turcs surpassaient de beaucoup les Anglais. Devenu argentier du roi, il procura de l'argent pour fondre des canons.

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