BRUNEHAUT
et à leurs rancunes , moins faciles à vaincre que leur amour-propre théologique. Embellie par le malheur, Brunehaut avait touché le cœur de Mérovée, fils aîné de Chilpéric. L'évêque de Rouen, Prétextât, cédant à leurs prières, les avait mariés malgré leurs parents, et avait favorisé leur évasion. C'était attirer sur sa tète toute la colère de Frédégonde ; car, si Brunehaut était sa plus mortelle ennemie, Mérovée était le fils d'une rivale détestée. En toute hâte, un concile est convoqué à Paris pour juger et déposer Prétextât. Il comparaît, accusé de haute trahison, devant des évoques presque tous gagnés par Chilpéric. Grégoire seul se déclare pour lui : son éloquence entraîne les moins timides ; les autres hésitent déjà. Voyant sa victime lui échapper, le roi fait venir Prétextât; il lui promet son pardon à condition qu'il se déclarera coupable. L'assemblée reçoit avec stupeur cet aveu inattendu, et, ne sachant plus que faire, exile Prétextât pour six ans. Ce n'était pas assez pour satisfaire Frédégonde. Mérovée, son frère et sa mère périssent par le fer ou par le poison ; Brunehaut ne doit son salut qu'à une fuite rapide, et Grégoire de Tours, odieux par sa fermeté, reçoit dans sa ville un comte chargé de le perdre, un serf élevé dans les cuisines du palais et parvenu en rampant aux premières dignités.
XXIII. Cependant tout n'était pas joie pour le cruel Chilpéric. Ses fils mouraient l'un après l'autre comme frappés de malédiction. Si, chaque jour, son trésor se grossissait des dépouilles de quelque illustre victime, c'était Frédégonde et sa digne fille Rigonthe qui se les disputaient avec un avide empressement, et qui s'arrachaient, comme des bètes féroces, la clef de son coffre-fort. Le coffre était toujours vide ; et, quand il fallut une dot à cette fille, qui allait se marier en Espagne , Chilpéric n'eut d'autre ressource que de faire de nouvelles confiscations et d'enlever dans les campagnes quelques milliers de colons. Les uns se tuèrent de désespoir ; d'autres se sauvèrent en route ; des officiers du roi dispersèrent le reste et pillèrent les chariots de la princesse. Elle arriva aux Py-
rénées sans un esclave, sans un écu. Là elle apprit que. fatiguée de Chilpéric, sa mère venait de le faire assassiner (584), et régnait seule sous le nom de son fils Clotaire, à peine âgé de quatre mois. Personne ne pleura ce nouveau Néron ; en songe, son frère Contran le vit chargé de chaînes, conduit au feu éternel, et là, mis en pièces, et jeté en lambeaux dans les flammes vengeresses.
XXIV. Parmi les anciennes familles gauloises, Chilpéric avait trouvé des courtisans, des percepteurs, des délateurs, encore imbus des traditions romaines. A sa mort, ils essayèrent de faire un roi de Gaule, comme jadis se faisaient les empereurs. Ils firent venir de Constantinople un prétendu petitfils de Clovis et le proclamèrent à Brives-la- Gaillarde. Mais, après quelques succès éphémères, ils périrent misérablement, abandonnés de leurs partisans, et cet appel sans écho au vieux sentiment gaulois fit voir que déjà vaincus et conquérants s'étaient fondus en un seul peuple.
XXV. Au temps où Chilpéric essayait de ressusciter le vieil empire romain, et où l'évèque de Tours mettait seul un frein à sa tyrannie, un autre Grégoire, monté sur la chaire de saint Pierre, étendait l'empire de la nouvelle Rome, et faisait de grandes choses pour le bonheur du monde. Sans soldats, délaissé- par les empereurs grecs, cloué sur son lit par une fièvre opiniâtre, il voyait de sa fenêtre la fumée des incendies allumés par les Lombards, qui venaient piller jusqu'aux portes de Rome, massacraient les prêtres et faisaient adorer une tète de bouc à leurs captifs. C'étaient les frères de ces Saxons d'Allemagne, et de ces Angles de Grande-Bretagne, qui, tous païens et tous belliqueux . formaient autour de la France une ceinture menaçante. La France ellemême était livrée aux créatures de Chilpéric, et, loin d'aller convertir les barbares, les évèques, au mépris des conciles, laissaient subsister dans leurs propres diocèses le culte des arbres et des fontaines, les orgies et les danses païennes. L'Espagne enfin était célèbre par sa corruption, digne fruit de l'hérésie. Contre tant d'ennemis, Grégoire