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LIVRE IV

LOUIS XI

CLXVII. Pendant ce temps-là, Charles VII abandonné de ses amis, dégoûté du plaisir, la conscience troublée, s'usait dans la solitude et l'ennui. Croyant que tout le monde lui en voulait, et que son fils le ferait aussi empoisonner, il se laissa mourir de faim (1461). La pauvreté le poursuivit après sa mort comme au temps de sa jeunesse ; jadis, à Bourges, il ne pouvait pas même payer son cordonnier; il ne laissa pas de quoi se faire enterrer. Un de ses serviteurs, Tanneguy-Duchàtel, dépensa trente mille écus pour ses funérailles, et le suivit presque seul à la cathédrale de Saint-Denis. Prince frivole , miraculeusement relevé par Jeanne d'Arc, il n'avait été ni assez généreux pour revenir franchement aux traditions de saint Louis, ni assez tenace pour asseoir fortement les bases du despotisme moderne, fidèle image d'un siècle léger, ballotté entre les poétiques souvenirs de la chevalerie et les convoitises impérieuses de l'égoïsme moderne.

CLXVIII. Charles VII mort, le pape somma son fils Louis XI et le duc de Bourgogne de tenir leurs serments. Le péril croissait tous les jours. Le conquérant de Constantinople , Mahomet II, ajoutait chaque année une province à son empire, et les deux héros qui l'avaient jusqu'alors arrêté, le roi de Hongrie Jean Hunyade et Scanderbeg, le Chevalier blanc de Valachie, venaient de succomber à leur tâche inégale. Si les volontaires sans expérience de Godefroi de Bouillon et de .saint Louis avaient conquis la Palestine et menacé l'Egypte, que n'auraient pu, réunis sous un même drapeau, les archers flamands, les Suisses armés de piques , les ingénieurs italiens, les canonniers et les chevaliers français! Mais, superstitieux, lâche et poltron, mauvais fils, mari sans cœur, ami perfide, le nouveau roi de France avait plutôt l'astuce d'un voleur que la grandeur d'âme d'un prince. N'ayant que faire d'une généreuse entreprise, il mit à ses services un prix exorbitant, déclarant qu'avant de partir il lui fallait Gênes pour lui , et les Deux-Siciles pour son cousin Bené d'Anjou , dont il espérait hériter un jour. Quant au vieux Philippe de Bourgogne, occupé de son jeune voisin, ap-

pesanti par l'âge, la bonne chère et les plaisirs, il se contenta d'envoyer quelques soldats. Le duc de Milan s'excusa de son côté. Sauf les Vénitiens, offrant leurs vaisseaux et intéressés à défendre leurs comptoirs , le pape Pie II , qui avait compté sur une croisade, se vit réduit à une foule de pauvres pèlerins, plus empressés que les riches, mais mal armés , mal équipés et presque hors d'état de faire la guerre. Le courageux vieillard voulut du moins mourir à la peine et faire honte à ces princes sans dévouement. Malade , il partit pour Ancône, et vint expirer en vue de la flotte qui devait le conduire en Orient.

CLXIX. Avec lui s'éteignait une dernière fois l'amour de la guerre sainte. Ce n'était pas sa faute si les Turcs devenaient maîtres de la Valachie, de la Bosnie, de la Moldavie, de l'Albanie , des îles de l'Archipel et de l'Adriatique, et s'ils ravageaient sans pitié les plaines du Danube et toutes les côtes de la Méditerranée. Bientôt la possession du Frioul et de la Dalmatie les met aux portes de l'Italie; le royaume de Naples est menacé; dépouillée de la moitié de ses comptoirs, Venise accepte une paix humiliante ; seuls quelques enfants de la France, chevaliers de Saint- Jean, et à leur tète un vieux soldat de Charles VII, Pierre d'Aubusson, se défendent à Rhodes contre le féroce Mahomet, qui a juré d'exterminer tous les chrétiens.

CLXX. Comme Pie II l'écrit dans une lettre confidente de sa douleur, l'Europe n'est plus qu'un corps sans tète, qu'une république sans magistrats, le pape et l'Empereur que des noms sans force. Si la poudre à canon, la boussole, les troupes régulières, les progrès de l'art et de la science sont pour les princes des armes nouvelles et puissantes , mises au service des intérêts de chacun , elles ne font qu'alimenter leurs interminables guerres.

Entre ces États rivaux, prêts à se dévorer entre eux, une seule chose est encore désirable, c'est de voir les plus petits s'unir contre le plus fort, pour n'être pas écrasés sous sa domination. De là, en Europe, l'équilibre armé à la place de l'antique harmonie. Exclu des négociations et relégué dans son domaine pontifical, le pape est réduit à vivre au jour

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