LIVRE IV — LOUIS XI
de taille dans ses États, point d'armée régulière ; chaque ville, chaque province avait ses libertés intactes ; si la guerre éclatait, bourgeois et gentilshommes étaient fiers de prendre les armes, et rivalisaient de luxe et de zèle militaires. Devant eux s'ouvrirent toutes les villes ; ils occupèrent Lagny, Saint- Denis, Saint-Cloud ; avec un peu d'audace ils eussent enlevé Paris, où le duc de Bourgogne était encore populaire. Ils se contentèrent d'entrer en pourparlers avec les bourgeois, bien aises de fermer leurs portes et d'attendre l'événement.
CLXXIX. Le roi revenait en hâte défendre sa capitale. Les Bourguignons s'avancèrent pour lui barrer le passage , et le trouvèrent occupant la vieille tour de Montlhéry. Les renforts qu'il attendait de Paris ne venaient pas, sous prétexte de garder la ville ; ses propres troupes menaçaient de passer à l'ennemi. Pour les tenir en haleine, il fallut, bon gré, mal gré, ordonner une charge, qui fut vigoureusement ramenée. Se sentant le plus fort, Charles le Téméraire négligea la tactique anglaise, qui faisait d'abord combattre les gentilshommes à pied avec les archers ; il remonta à cheval, passa sur le corps à son infanterie, et se rua en aveugle sur l'armée royale. L'aile droite entière disparut sous ses coups, et l'ardeur de la poursuite l'emporta à urie demi-lieue au delà de Montlhéry. Le contraire arrivait à l'aile gauche, qui, n'ayant plus devant elle que des archers en désordre, fatigués par une longue marche dans les blés, les avait complètement dispersés. Charles risquait d'être séparé de son infanterie et peutêtre entouré. Il revint à temps pour réparer sa faute, rallier les fuyards et occuper le champ de bataille (1465). Bien que la journée fût douteuse, et que le lendemain il put être pris entre le roi et les Parisiens, il ne voulut pas entendre parler de retraite, et passa la nuit en préparatifs pour un nouveau combat. Le jour en se levant lui fit voir que son ennemi avait décampé ; la tète lui tourna ; il se crut un héros, et prit un goût fatal aux hasards de la guerre.
CLXXX. Quant à Louis XI, pendant que ses chariols brûlaient pour tromper l'œil des
Bourguignons, il avait furtivement gagné Corbeil et de là Paris. Il était dans sa capitale ; mais c'était tout. A Saint-Maur, à Charenton, à Saint -Denis campaient les ducs de Bretagne, de Bourbon et d'Armagnac, accourus l'un après l'autre pour rejoindre Charles le Téméraire. La Normandie seule jusque-là ne s'était pas laissé entraîner, et voilà que Pontoise, Bouen, Evreux, Caen ouvrent leurs portes aux princes; Paris même fait des chansons à leur louange, et menace de traiter directement avec eux. Louis XI se crut perdu. Déjà il demandait un refuge à son cher duc de Milan. Sforza lui conseilla de reprendre courage, d'employer l'or et l'intrigue à désunir ses ennemis. Mais la méfiance qu'inspirait le roi fut plus forte que l'appât de ses promesses. Impossible de rompre la ligue. Il fallut en subir les dures conditions, donner à son frère la Normandie, c'est-à-dire le tiers du domaine royal , reconnaître la complète indépendance de la Bretagne , rendre au duc de Bourgogne les villes de la Somme avec Boulogne et Guines, céder au duc de Lorraine la Marche de Champagne, conquête de Charles V, et le protectorat de Toul, Metz et Verdun, enfin rassasier jusqu'au dernier les moindres petits seigneurs. Les taxes nouvelles sur les bourgeois et sur le pauvre peuple furent supprimées (1465).
CLXXXI. Ainsi, au dedans comme au dehors, l'habileté de Louis XI n'avait abouti qu'à sa perte. Ses fautes avaient relevé d'une manière inespérée la vieille féodalité ; le royaume était tout entier aux mains de vassaux rebelles. Pourtant cette résurrection du passé n'était qu'apparente, et les seigneurs triomphants, que la perfidie de leur ennemi aurait dû mettre pour longtemps d'accord, portaient en eux un germe profond de discorde et de ruine. Dès le temps de Louis le Gros et de Philippe - Auguste , les comtes de Poitiers, de Flandre et de Toulouse, les ducs de Bretagne et de Normandie avaient devancé les rois dans la voie fatale de l'orgueil, de la tyrannie et de la révolte contre les lois divines et humaines. Comprimés par l'extinction des principales familles et par l'accroissement de l'autorité royale, ces vices avaient,