LIVRE IV — LOUIS XI
et conquêtes, royaume de Bourgogne, royaume de Lorraine, voire même royaume d'Italie. Or, pour ces grands projets, les prétendus champions du monde féodal étaient obligés de lever des impôts et des troupes régulières, de désorganiser la vieille société faite pour se défendre et non pour conquérir, de soulever la haine des bourgeois par de perpétuels sacrifices , en un mot , de faire peser sur leurs Etats, sans les avantages d'une grande unité , toutes les charges du despotisme. C'est ainsi qu'inconséquents chez eux , le duc et son fils cherchaient à y détruire l'une après l'autre les libertés que la ligue du Bien public s'était vantée de rétablir en Fronce. Un jour, ils firent venir l'évèque de Liège , juge et seigneur librement élu de cette grande cité, et , le couteau sur la gorge, ils le forcèrent de renoncer à la mitre en faveur de leur cousin, jeune prince de dix-huit ans. Le nouvel évèque fut reçu à Liège avec une indignation contenue; comme jadis à Bruges et à Gand, tout se prépara pour une grande insurrection.
CLXXXIV. Avec son génie du mal, Louis XI était merveilleusement doué pour apprécier et pour nourrir ces semences de discorde. Non content de désunir les grands vassaux au lendemain de leur victoire, il minait secrètement la puissance de chacun d'eux, et, à leur exemple, despote chez lui, il se faisait chez les autres l'apôtre de la liberté, de la rébellion, de l'anarchie, avec cette supériorité que l'unité de volonté et la persévérance assurent à l'homme le plus pervers sur des ennemis divisés. Caressant la mauvaise humeur héréditaire des Flamands, il leur avait promis des secours en cas de guerre. Dans l'espoir d'une diversion, il leur annonça pompeusement, comme une victoire , sa défaite de Montlhéry. A cette nouvelle l'agitation fut grande. Les Liégeois se soulevèrent, et chassèrent leur évèque. Ils surent bientôt quel était le vrai vainqueur. Charles le Téméraire leur revint avec sa grosse artillerie, et pas un Français ne parut à sa poursuite. 11 leur fallut traiter avec lui, payer six cent mille florins, abandonner leurs privilèges, leur chère indépendante. L'année suivante , ce fut le tour de
Dinant, et le vieux duc, que les chaudronniers avaient couvert d'injures, vint, avant de mourir, se venger par le sac et l'incendie de leur ville. Ce fut son dernier exploit, et Charles le Téméraire lui succéda au bruit d'une émeute des Gantais, qui, n'ayant su s'unir ni à Dinant ni à Liège, furent bientôt réduits.
CLXXXV. Cependant Louis XI n'était point inactif. L'ancien duc mort, il s'agissait de regagner, si faire se pouvait, les bonnes grâces de son fils. Louis se fit doux, caressant avec cet ancien ami d'enfance, et lui demanda une entrevue , espérant l'ensorceler par de belles paroles et le séparer de la ligue du Bien public. Charles accepta sa visite, et le reçut galamment à Péronne. Là le roi déploya son éloquence : « Que de raisons pour « s'entendre et pour vivre en bons voisins! « Chacun n'avait-il pas un pouvoir croissant « à affermir, des sujets rebelles à soumettre, « des provinces désunies à fondre ensemble? « Et puis, au fond, n'étaient-ils pas cousins? « ne possédaient-ils pas les deux moitiés d'un « même royaume, destinées à être réunies un « jour ou l'autre par l'extinction de l'une des « deux branches ou par quelque bon mariage « de famille? »
CLXXXVI. Pendant que Louis XI allègue la voix du sang et sa vieille amitié, Charles apprend que Liège s'est de nouveau révoltée, que sur les routes on a saisi des agents et des lettres du roi. Que croire encore d'une bouche si perfide, et quels ménagements garder avec cet hôte malfaisant? Dans sa colère, Charles le fit enfermer dans la tour où le sire de Vermandois avait jadis fait périr Charles le Simple. L'occasion était bonne ; le renard était tombé dans ses propres pièges, et plus d'un Bourguignon conseillait de le tuer. Mais Charles n'était pas méchant. Il aima mieux jouir de la terreur de son prisonnier , lui arracher de nouvelles concessions, l'humilier par une paix honteuse et le mener au supplice de ses amis les Liégeois.
CLXXXVI I. En compagnie du duc et d'une armée formidable, Louis se rendit à Liège, y entra par la brèche, vit la ville au pillage, les habitants jetés à la Meuse, les murs rasés, et