LIVRE IV — LOUIS XI
son premier but et de son seul salut, qui étaient de combattre sans paix ni trêve le ver rongeur'acharné à sa perte, le tenace Louis XI. Au risque de se rendre encore moins populaire en France et en Flandre, l'imprudent abandonna soudainement ses partisans, traita avec le roi et tourna ses forces vers le Rhin.
CXCII. Il s'empara du duché de Gueldre devenu vacant, et fit venir à Trêves, pour lui en donner l'investiture, le fils de l'empereur Frédéric III, l'archiduc Maximilien. En échange, il promit à ce prince autrichien, futur souverain de l'Allemagne, la main de cette fille unique , sottement redoutée par Louis XI pour son frère et désormais capable d'assurer la prépondérance des Habsbourg. Fort de cette puissante alliance , Charles poursuit son plan , que tout semble favoriser. L'archevêque de Cologne le nomme r.nn avoué, c'est-à-dire souverain militaire de son territoire ; un cousin de Maximilien lui engage le landgraviat d'Alsace, et, comme à point nommé , la succession de Lorraine s'ouvre sans autre héritier qu'un enfant, le jeune René II. Il ne manquait plus que ce beau duché pour relier à la Flandre et aux Pays- Ras la Rourgogne et la Franche-Comté.
Charles le Téméraire y entre avec une armée et s'empare de Nancy. Le vieux René d'Anjou, les princes italiens, l'empereur d'Allemagne lui envoient des ambassadeurs pour le féliciter et briguer ses bonnes grâces. Désormais, que n'est-il pas en état d'entreprendre ?
CXCIII. Pendant que cette ambition cherchait un aliment hors de France et convoitait la Suisse ou l'Italie, Louis XI ne perdait pas son temps et dressait partout des pièges à son ennemi. Sous le voile d'une neutralité qui convenait à son caractère, il avait commencé par se défaire ou par s'assurer des grands seigneurs, alliés des Rourguignons et d'une fidélité suspecte. Importants depuis la dernière guerre des Anglais, turbulents maintenant qu'ils n'étaient plus nécessaires , les d'Armagnac avaient déjà trahi deux fois. L'incestueux comte Jean fut assiégé dans Lectoure et poignardé au mépris d'une capitulation; son neveu Jacques de Nemours fut ré-
servé, sous un pardon apparent, pour avoir un peu plus tard les dents arrachées et la tête tranchée aux piliers des halles de Paris. Un d'Albret prisonnier fut décapité à Tours. Par grâce, le duc d'Alençon se vit enfermé dans une cage de 1er pour le reste de ses jours. Le vieux René s'estima trop heureux d'en être quitte pour céder l'Anjou et de pouvoir finir paisiblement ses jours en Provence. Ainsi, au midi , les velléités de révolte et d'indépendance étaient à jamais étouffées.
CXCIV. Restait au nord le comte de Saint- Pol, fait connétable pour sa défection de Montlhéry, et devenu gouverneur de Normandie et des villes de la Somme en trahissant le duc de Rourgogne. Insatiable comme tous les ambitieux et inquiet pour sa sécurité, il songeait à abandonner une seconde fois le roi, qui, d'un jour à l'autre, pouvait bien aussi demander sa tête. Quelque odieuse que soit l'ingratitude, envers un Louis XI n'étaitelle pas excusable? Le malheureux fut prévenu, et n'eut que le temps de se réfugier seul et sans armes sur les terres du duc de Rourgogne. Charles le Téméraire se laissa persuader par les promesses, par les menaces du rusé monarque, et, pour conserver sa neutralité , ne rougit pas de lui livrer l'hôte réfugié à son foyer. Saint-Pol fut en quelques jours amené à Paris, jugé, condamné , décapité sur la place de Grève. Ces supplices rapprochés répandirent dans la noblesse une terreur profonde. L'héritier des Rourbons, le sire de Reaujeu, s'empressa de chercher un abri à l'ombre de ce trône sanglant et d'épouser Anne, fille aînée du roi; Jeanne, la seconde, servit de protection au jeune duc Louis d'Orléans, dont le père Charles venait de mourir.
CXCV. Le duc de Rourgogne s'aperçut, mais trop tard, qu'il avait sacrifié tous ses amis; les uns étaient morts, les autres réduits à l'impuissance. Il acheva de se perdre par ses propres fautes. Au lieu d'imiter Louis XI, qui, rendu sage par ses revers, flattait les bourgeois et favorisait les villes, il faisait tout pour être odieux à l'Alsace, dont il pillait les campagnes et insultait les cités libres. Inquiets de ce dangereux voisi-