LIVRE IV — LOUIS \r
redoutait le plus au monde , c'était la puissance de ses proches. Au risque de rejeter la duchesse de Bourgogne entre les bras de ses ennemis, il ne lui offrit qu'un mari dérisoire, son propre fds Charles , à peine âgé de sept ans. Puis, prévoyant le moment où sa pupille lui échapperait, il se mit en mesure de la dé- pouiller à l'avance, s'empara de l'Artois, de la Bourgogne et de la Franche-Comté, envoya des garnisons dans les villes d'importance, et s'avança lui-même pour occuper la Flandre.
CCI. Le peuple flamand se souleva dans un patriotique effort contre le successeur de Philippe le Bel et de Philippe de Valois, contre le lâche allié de Gand et de Liège. Cent mille hommes prirent spontanément les armes ; deux gentilshommes suspects d'avoir livré Arras furent exécutés, et Marie de Bourgogne se vit contrainte de donner sa main à l'archiduc Maximilien. Pendant que leur mariage se célébrait à Gand , le Hainaut tenait en échec les forces de Louis XI ; ses troupes étaient chassées de Franche-Comté ; l'Allemagne entière se soulevait contre l'inique agresseur des terres de l'Empire ; la Suisse même abandonnait son alliance et traitait avec l'Autriche. Mis au ban de l'Europe , repoussé au siège de Valenciennes et d'Oudenarde, menacé sur sa propre frontière, le roi dut, bon gré, mal gré, s'arrêter et livrer bataille à Guinegate. C'était la première depuis Montlhéry. Les Français, supérieurs en cavalerie , s'acharnèrent sur les escadrons flamands et les poursuivirent au loin. Pendant ce temps -là, le jeune Maximilien, à la tète des gens de pied, combattait en digne chevalier de la duchesse Marie, et mettait en déroute l'infanterie opposée. Quand les cavaliers français revinrent de leur poursuite, ils trouvèrent leurs archers dispersés, le champ de bataille occupé ; ils n'eurent que le temps d'opérer une prudente retraite (1479).
CCII. C'était assez de guerre pour Louis XI. Heureusement pour lui, les États du duc de Bourgogne étaient divisés d'esprit, de langues et de mœurs, et la Flandre, qui prétendait les gouverner, était elle-même la proie d'une désastreuse anarchie. Une sorte de trêve sépara
les combattants, et le roi, qui aurait pu expier plus chèrement sa perfidie , obtint d'occuper jusqu'à la paix l'Artois et la Bourgogne, (pu: la force des choses rendait inséparables de son royaume. Ce n'était que la moindre partie de l'héritage de Charles le Téméraire, et encore, dans ce demi-succès, la France s'étaitelle fait, en Flandre, comme naguère en Savoie, à ses portes et, pour ainsi dire, dans son propre sein, des ennemis méfiants, irrités, implacables, triste fruit d'une égoïste et détestable politique.
CC III. Cependant le héros de ce malheureux système baissait. Jeune encore, n'ayant que cinquante-sept ans, Louis XI avait de fréquentes attaques, présage d'une fin prochaine. La maladie et l'approche de la mort redoublaient ses terreurs, et lui faisaient craindre des siens tout le mal qu'il eût fait à leur place. Enfermé dans le donjon du Plessis, il en doublait tous les jours les herses et les barreaux, et en avait fait une vraie cage de fer. De là il ordonnait des procès , des exécutions , pensant prolonger sa vie par des supplices. A chaque instant il changeait de serviteurs. Méfiant pour ses propres filles et ne sachant que trop ce que peut un méchant héritier, d vivait séparé de ses enfants, laissait son fils Charles sans éducation, relégué au château d'Amboise, et ne pouvait souffrir qu'il fût question de son successeur. Pendant ce temps -là, son médecin recevait dix mille écus par mois, était comblé de terres, d'évèchés ; pour quelques instants de vie , Louis XI lui eût donné tous les trésors de son royaume. L'habile charlatan exploitait sans pitié les frayeurs de son patient, le malmenait durement, et lui faisait entendre comme à un condamné qu'il ne tiendrait qu'à lui de le laisser mourir tout de suite.
CCIV. Ce fut dans ces lugubres moments que ceux dont il avait longtemps convoité les biens le précédèrent dans la tombe , et que , incapable de jouir, il fit pour la France et pour un successeur redouté des acquisitions durables. Bené d'Anjou et les siens moururent presque en même temps, léguant au jeune Charles VIII le beau port de Marseille, la riche Provence et leurs vieux droits sur