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LIVRE IV

LOUIS XI

science et les honneurs deviennent héréditaires. Fiers de ces privilèges et de cette royale amitié, les bourgeois oublient leurs griefs, et ne songent pas que, après s'être servi de leur plume et de leur dévouement pour se débarrasser de ses ennemis, le pouvoir leur appliquera aussi un jour son système niveleur.

GCXI. Dans les campagnes abonde encore la noblesse moyenne, instruite par de terribles exemples, soumise aux juges et aux officiers de la couronne, incapable de mettre l'État en péril, prête, au contraire, à verser son sang pour sa défense ou son agrandissement. Encore plus que la bourgeoisie, le paysan a conservé pures sa foi et ses traditions. A ses yeux l'autorité du saint-siège n'a pas été ébranlée, et, sauf quelques bandes de Jacques soulevées par la misère, l'écho du grand schisme n'est pas venu troubler la paix de ces cœurs simples et dociles. Aussi, au lieu de continuer à empirer, leur sort s'est modifié, et le servage a fait place à la liberté. Si l'autorité des seigneurs est devenue dure et arbitraire, si la protection des gens de guerre s'est changée en ravages intolérables, les paroisses cherchent un appui direct auprès du roi, qui, dans son propre intérêt, les protège, accroît leurs franchises et imite pour elles le rôle paternel de l'Église. De là , malgré la guerre des Anglais, le retour d'une prospérité rapide qui sans doute n'a pas surpassé les beaux jours de Suger et de saint Louis, mais qui depuis n'a plus eu d'égale, si ce n'est de nos jours.

CCXII. De cette façon, l'édifice se reconstruit moins beau qu'au xiii" siècle, moins laid qu'au xiv°. La liberté politique, qui en formait le couronnement, disparaît pour des siècles, du moment qu'on a secoué le joug d'une autorité spirituelle supérieure à toutes les autres. Cette révolte ayant surtout été le t'ait des grands, de tout temps incapables, en France, de modération, leur pouvoir s'évanouit, et passe aux mains d'un roi qui s'appuie sur les classes inférieures. Si odieux que ce régime paraisse d'abord , il répond à un instinct profondément vivace au cœur de la nation, instinct qui fait à la fois sa faiblesse

et sa force, et qui forme désormais le trait distinctif de son histoire. A cette époque déjà, ce peuple, amoureux d'égalité, préfère la puissance d'un prince aux ravages d'une aristocratie turbulente; la volonté d'un seul, fût- il mauvais, aux caprices de plusieurs; une soumission générale, à la liberté égoïste et dangereuse des plus forts. De là les contradictions dont la monarchie absolue est sons cesse l'objet. Justement honnie par les uns comme la ruine de la vie publique, vantée avec raison par les autres comme la personnification des intérêts populaires, elle est le refuge d'un pays à demi déchu, encore trop chrétien pour subir la domination d'une caste , mais plus assez pour se gouverner luimême dans le juste équilibre de ses forces. Malgré sa faiblesse et son égoïsme, ce pouvoir imparfait devient le rempart de la justice, de la paix , de l'ordre public et même, pendant un certain temps, des libertés locales. Sous le roi, chaque commune élit ses magistrats , arme ses soldats , vote ses impôts ; l'État forme comme un faisceau de petites républiques confédérées , constitution dont les peuples voisins envient la puissante unité. Au sein de la commune subsistent encore intactes la corporation et la famille chrétiennes, c'est-à-dire la liberté de l'ouvrier et la liberté de la femme , fondées par le travail et par la chasteté volontaire. Ainsi , rajeunie par deux siècles de désastres, résignée en haine de l'anarchie au joug d'un maître, la France est à la veille de reprendre sinon toute son ancienne prépondérance, du moins une place moins inégale en Europe.

CCXIII. Historien de Louis XI , Philippe de Comines est le peintre naïf et fidèle de cette nouvelle époque. Ce n'est plus l'honnête Joinville confondu par l'héroïsme de saint Louis , c'est un homme d'esprit ayant besoin de toutes ses ressources pour excuser la conduite de son maître. Et encore l'admiration n'étouffe-t-elle pas dans son cœur les regrets du passé, les scrupules du présent : tant il est vrai que l'art le plus raffiné et le plus entier succès ne parviennent pas à embellir le culte de l'intérêt! A côté de cette prose spirituelle et limpide, la poésie revit dans les

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chansons et les rondeaux de Villon, licencieux voleur que ses couplets sauvèrent de la potence. Pendant que la France secoue les liens de la vieille république européenne, la langue nationale s'affranchit aussi du latin, envahit les chaires et les livres. Plus heureux que l'idiome provençal, dont l'éclat précoce a péri avec les Albigeois, le français du nord renaît sinon par les grandes allures de l'enthousiasme épique ou lyrique , du moins pour les discussions et pour les jeux d'un peuple curieux, naïf, railleur et léger. Aux fiers hommes d'armes prêts à tout pourfendre de leur lance, succèdent des gens d'esprit qui espèrent tout

trancherd'un argumentou d'une plaisanterie. CCIV. Sur terre et sur mer, en politique et en littérature, l'homme a perfectionné ses armes. De récentes découvertes ouvrent une vaste carrière à son intelligence; mais son cœur est toujours le même avec ses instincts d'égoïsme, d'ambition , d'orgueil, de sensualité , source éternelle de discorde et de guerre. Une première révolte contre l'Église est étouffée, celle delà force brutale; une seconde se prépare, celle de l'esprit, comme si la France voulait, fille ingrate, tourner l'un après l'autre contre sa mère les dons qu'elle en a reçus.

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