LIVRE V — CHARLES VIII
royauté; respectant la volonté du défunt, elle confirma la régence aux mains de sa fille Anne. C'était là toute la question du moment.
III. Battu devant les états, Louis d'Orléans fit un appel aux armes, et ne rougit pas d'invoquer l'alliance de l'archiduc Maximilien , en lui faisant espérer la main d'Anne de Bretagne. Veuf de Marie de Bourgogne, cet Autrichien semblait né pour épouser les héritières de toutes les provinces françaises. Anne de Beaujeu s'en indigna , et envoya des troupes pour lui fermer la frontière du nord, en même temps que de sa personne elle battait le duc d'Orléans à Beaugency, le poussait l'épée dans les reins le long de la Loire , et le forçait à chercher un refuge derrière les murs de Nantes. La ville fut investie, et de formidables canons envoyèrent leurs boulets jusque dans les fenêtres du château ducal. Cependant, irrités de cette agression, les Bretons se levèrent par un dernier effort d'indépendance, et se jetèrent dans la place; il fallut en abandonner le siège.
IV. L'année suivante, lesdeux armées se rencontrèrent à Saint-Aubin-du-Cormier (1488). Il y avait de chaque côté douze mille hommes environ; mais les troupes du roi avaient l'avantage d'une puissante artillerie , qui dès le début de l'action surprit, paralysa et décima l'ennemi. Les gens d'armes bardés de fer firent le reste, et se livrèrent à une horrible boucherie. Pour faire croire à des secours anglais, une partie des Bretons avaient pris la croix rouge d'Angleterre : ce signe détesté leur porta malheur ; les pauvres gens furent massacrés sans quartier. Le duc d'Orléans, fait prisonnier, fut traîné de château en château jusqu'à Bourges, où il resta sévèrement enfermé. Les vainqueurs prirent Dinan et Saint-Malo , et la Bretagne réduite promit, sous peine de deux cent mille écus d'or , qu'Anne ne se marierait pas sans le consentement du roi.
V. De dépit la jeune duchesse, assiégée de prétendants et d'ennemis , exposée d'un jour à l'autre à se voir enlevée , épousa par procureur l'archiduc Maximilien, dont les secours se faisaient pourtant bien désirer, et qui lui-
même mettait peu d'empressement à venir délivrer sa fiancée. Charles VIII rentra une dernière fois, en campagne , assiégea Bennes, et offrit sa main à celle qu*il avait décidément vaincue. Délivré sur les instances de sa bonne Jeanne, le duc d'Orléans, désormais fidèle et reconnaissant, vint mettre le sceau à cette union , dissipa les scrupules et les incertitudes d'Anne de Bretagne, et la décida à être reine de France (1491). En même temps que l'indolent Maximilien perdait cette riche dot, il se voyait renvoyer sa fille Marguerite, élevée à la cour de France avec promesse d'épouser le roi. Il accepta ce double affront à condition qu'en échange de la Bretagne la France abandonnerait pour jamais l'Artois et la Franche-Comté. Si son honneur chevaleresque était compromis, il conservait du moins , sauf la Bourgogne , le vaste héritage de Charles le Téméraire, que ses enfants devaient porter, avec l'Allemagne entière, à la redoutable maison d'Espagne. Non moins imprudent de ce côté, Charles VIII renonça au Roussillon , dont son père occupait encore une partie. Oubliant ses voisins du Rhin et des Pyrénées, ce roi de vingt-deux ans était tout entier à de lointains projets.
VI. Vainement le rusé Louis XI avait prétendu réduire la politique aux calculs de la diplomatie et au trafic des consciences. Comprimé par sa main de fer, l'amour des combats renaissait de lui-même chez les fils des Gaulois, des Romains et des Francs ; un sang belliqueux bouillonnait dans la jeune noblesse, dégoûtée des guerres civiles, mais non des conquêtes aventureuses. Le même instinct qui avait poussé jadis les Grecs vers Troie et les croisés vers l'Orient , entraînait les esprits vers l'opulente et voluptueuse Italie. Depuis cinquante ans, le luxe, l'élégance, l'art, la science, le commerce y avaient fait des progrès de géant. Coupée de mille canaux, la vallée du Pô ressemblait à un vaste jardin. La dominante Venise agrandissait sans mesure son arsenal, ses magasins et ses palais de marbre. Florence, plus paisible, se complaisait dans ses bibliothèques, ses galeries, sa coupole de Sainte-Marie-des-Fleurs, et, au milieu des statues et des manuscrits tirés de
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l'oubli , un essaim de jeunes artistes , peintres ou sculpteurs, ne se sentaient pas incapables de lutter avec les anciens maîtres de la Grèce. Enfin, entre toutes, Rome restait le foyer des lumières, dn goût, et surtout de cette inspiration chrétienne, désireuse d'élever à Dieu des monuments dignes de lui. Au palais de Latran , tombé en ruines pendant la captivité d'Avignon, succédait le Vatican, ne faisant plus qu'un avec la basilique de Saint-Pierre , et ouvrant à la fois ses galeries hospitalières au vieux marbre de Laocoon , aux annales retrouvées de Tacite et de Tite-Live, et au pinceau du Pérugin et de Pinturicchio , pieux enfants de l'Ombrie.
VII. De cette capitale, l'Église gouvernait encore les peuples par l'enseignement de ses universités et par le génie de ses grands hommes. Maîtresse de la science et des arts, reine des esprits et des cœurs, asile de la liberté et de la vie intellectuelle contre les atteintes brutales de l'absolutisme, elle pouvait, ce semble, se consoler dans ce noble empire d'avoir perdu le domaine politique du monde. Mais au milieu de ce nouveau triomphe , comme au temps des croisades , se préparait une catastrophe. Soit que les fugitifs échappés à la ruine de Constantinople aient apporté avec eux les instincts d'un peuple vicieux , soit qu'à l'exemple de l'ancienne Grèce l'Italie, sa rivale, ait puisé la corruption dans ses propres richesses, les artistes, jusqu'alors guidés sur la route du beau par l'amour de Celui dont ils embellissaient le 'culte, s'arrêtèrent peu à peu pour retourner aux voluptés païennes, et se firent les interprètes d'un amour moins pur. Pour comble de profanation, les sujets chrétiens, destinés aux églises, servirent bientôt à diviniser les faiblesses des peintres ou des princes leurs protecteurs, et, sous l'image sacrée de la Vierge Mère tenant l'enfant Jésus, figurèrent des portraits plus dignes des impudiques déesses de l'Olympe. Née à Florence sous le patronage des Médicis, celte corruption , compagne de la dépravation des mœurs, devint générale, et monta jusque sur le trône pontifical avec le déplorable Alexandre Borgia. Les arts n'obtinrent plus ses encouragements
qu'à condition de flatter et d'honorer ses crimes.
VIII. D'ordinaire Dieu laisse croître l'ivraie au milieu du bon grain, et attend avec patience le jour de sa justice; mais si, par une audace intolérable , la mauvaise herbe ne respecte plus même le seuil du sanctuaire, alors, devançant son heure, la colère du Ciel se hâte de rompre l'alliance adultère des choses saintes avec le vice. Déjà , dégoûté des exigences d'Alexandre VI, Pinturicchio avait repris le chemin de la montagneuse Ombrie. A Florence, un moine courageux, le dominicain Jérôme Savonarole, tonnait contre l'hérésie des arts, la corruption des mœurs et le culte impur de la matière, comme jadis le frère Jacques de Todi contre la politique de Boniface VIII. Aux peuples sourds à la pénitence il annonçait d'une voix prophétique la venue des barbares du Nord, lions affamés et cruels, qui dévoreraient l'Italie, l'effaceraient d'entre les peuples et la dépouilleraient de son luxe coupable.
IX. Du reste, tout invitait les Français à passer les Alpes. L'héritage du duc d'Anjou ouvrait à Charles VIII la perspective de Naples, et plus loin encore celle de Jérusalem et de Constantinople. L'Italie était le chemin de cet empire , et l'occasion d'y entrer semblait favorable. Amie du roi , Blanche de Montferrat, régente de Savoie, offrait de lui ouvrir ses montagnes ennemies. A Milan , le petit-fils du grand Sforza était gardé à vue et menacé de mort par son oncle Ludovic le More, et, tandis que l'infortuné implorait les secours du roi de Xaples, son beau-père, son puissant spoliateur appelait pour se défendre les armes françaises. De plus, Gênes offrait ses vaisseaux, les premiers pourvus d'obusiers, et Venise , qui venait d'acquérir Chypre et la Morée. était bien aise d'occuper ailleurs l'attention des Espagnols. Avec ces nombreux alliés, il était facile de jeter à la mer la branche cadette d'Aragon, que sa cruauté capricieuse faisait détester des Napolitains, et donl plus d'un proscrit désirait la ruine.
X. Charles VIII emprunta, à quatorze pour cent par mois, cinquante mille ducats à Milan et cent mille livres à Gènes. Non