LIVRE V
CHARLES VIII
contente de lui donner passage dans ses États, la régente de Savoie lui offrit ses bijoux à mettre en gage. C'était assez pour équiper une petite armée et pour arriver en Piémont. Une fois au delà des Alpes, s'ouvrait devant les Français le plus beau pays du monde, la séduisante Italie. Dans sa terreur à la seule approche des barbares du Nord , Pierre de Médicis courut au-devant d'eux , et leur livra sans hésiter ses premières forteresses et les villes de Pise et de Livourne. Le lâche avait cru par là sauver son pouvoir; indigné, le peuple se souleva, le chassa honteusement, releva le vieux drapeau de la république, et d'un commun accord Français et Florentins pillèrent les trésors de ces banquiers, ayant des comptoirs à Lyon, en Flandre, en Angleterre, et prêtant à tous les rois de l'Europe. Cependant Charles VIII continuait sans obstacle sa marche vers le sud. Ses gentilshommes chevauchaient en pantoufles, faisant traîner leurs armures sur des chariots et envoyant en avant marquer leurs logements. Aussi épouvanté que Pierre de Médicis, le pape Alexandre VI ouvrait les portes de Rome, et feignait de se soumettre. L'armée napolitaine fuyait en toute hâte, entraînant son roi et ne pouvant supporter la vue de l'ennemi. Digne de tels soldats , le peuple se soulevait en faveur du conquérant ; le souverain détrôné n'avait que le temps de s'embarquer presque seul pour l'île d'Ischia.
XI. Etourdi de ce triomphe, Charles VIII s'imagina qu'une croisade ne serait pas plus difficile. Il acheta Constantinople du dernier héritier des empereurs grecs, se fit livrer par le pape le frère fugitif du sultan Bajazet, et envoya des armes et des émissaires sur les rivages de Turquie. Mais les temps étaient bien changés. Cette fois ce fut le pape même qui, ennemi de la domination française, avertit les Turcs du danger, au risque de faire tomber leur colère sur les malheureux Grecs. Pendant que Bajazet ordonnait sans pitié le massacre de cinquante mille personnes, qu'empoisonné par une main cachée son frère mourait au milieu de la cour française, et qu'ainsi s'évanouissaient les espé-
rances de Charles VIII, un orage plus menaçant se formait en Italie. Le peuple napolitain , mécontent de voir toutes les dignités aux mains des conquérants, renouait déjà des relations avec le fugitif d'Ischia. Le pape avait hâte d'être délivré de ses incommodes voisins. Florence murmurait de voir une garnison étrangère dans ses forteresses et dans Pise affranchie de sa domination. • Venise tremblait encore une fois pour ses possessions de Morée. Enfin Ludovic le More en avait fini avec son neveu, et avait moins peur du roi de Naples détrôné que du duc d'Orléans, qui, occupant Novare avec un corps de réserve, pouvait réclamer le Milanais du chef de son aïeule Valentine Visconti. En quelques jours s'organisa une ligue formidable, où entra non seulement toute l'Italie, mais encore l'Autrichien Maximilien, qui venait, pour remplacer Anne de Bretagne, d'épouser la fille de Ludovic Sforza. Gênes elle-même, non contente de retirer ses terribles bombardes, mit la main sur les rares galères de la France, et quarante mille confédérés se rassemblèrent pour couper la retraite aux conquérants de Naples.
XII. Charles VIII n'avait pas de temps à perdre. Laissant dans sa nouvelle capitale une garnison insuffisante, il partit avec sept mille hommes , non plus pour l'empire d'Orient, mais pour ses États, dont une armée nombreuse lui barrait le chemin. Heureusement les Italiens ne songèrent pas à défendre les passages de l'Apennin, gorges étroites, faciles à fermer avec une poignée d'hommes. Ils trouvèrent plus beau d'attendre au delà des montagnes, dans la plaine de Fornoue, où ils pourraient, se déployant à l'aise, envelopper et prendre les Français jusqu'au dernier. Mais les soldats de Charles VIII ne connaissaient pas cet art raffiné de la guerre, où les adversaires se comptaient au lieu de se battre, et où, le plus faible cédant, une grande victoire coûtait à peine quelques gouttes de sang. Laissant piller leurs bagages, ils se jetèrent, le roi en tète, sur l'ennemi , et lui tuèrent sans quartier deux à trois mille hommes. C'était plus qu'il n'en mourait d'ordinaire en dix années de petits combats.