LIVRE V — LOUIS XII
impurs, livres licencieux, statues païennes furent brûlés en monceaux. Les femmes, quittant leur parures, reprirent la robe de laine et le fuseau de leurs aïeules; les enfants vinrent en foule s'initier aux vertus antiques. N'allait -on pas revoir ces beaux temps de la république que Dante avait pleures? Mais le bien fatigue les cœurs vulgaires, en même temps qu'il aigrit les âmes viles. Le jour où l'enthousiasme cessa de croître, il s'affaissa, et, sauf de rares amis, Savonarole ne trouva plus que des furieux acharnés à le perdre. Plus malheureux que frère Jacques, l'idole de l'ingrate Florence mourut sur un bûcher. A peine pleuré d'abord , il devait être un jour vénéré comme un martyr. Cependant le torrent de la corruption païenne, auquel il avait opposé sa poitrine, suivit son cours fatal, en attendant qu'éclatât l'hérésie vengeresse, et que, suivant le prophète, d'autres barbares du Nord revinssent châtier l'Italie.
XIV. Dans son séjour au delà des Alpes, Charles,VIII n'avait pas échappé à l'influence magique de ces peuples artistes, et de Naples il avait ramené des sculpteurs et des peintres pour décorer son château d'Amboise. Cœur aussi généreux que téméraire , il songeait jour et nuit à la conquête et à la réforme de ce beau pays, qu'il n'avait fait qu'entrevoir; dans un vague instinct du mal qui minait l'Europe, il se flattait, comme si c'était affaire de prince, de rajeunir l'Eglise, de régénérer le clergé et de purifier le saint -siège souillé par Alexandre VI. La mort le surprit dans ces chimériques projets (1498).
XV. Comme le fils de Philippe le Bel, celui de Louis XI ne laissait pas d'enfants, et la couronne allait passer à ce duc d'Orléans dont l'aïeul était mort assassiné, dont le père avait vécu captif en Angleterre, et qui luimême avait été prisonnier de Charles VIII. Grâce aux méfiances de Louis XI , ce prince n'avait pu épouser ni une grande héritière comme celle de Bourgogne, ni faire valoir ses droits sur Milan, et s'était vu contraint d'accepter sa cousine Jeanne , la seconde fille du roi. Ainsi pour la première fois l'avène-
ment d'une nouvelle branche n'apportait rien à la couronne. Ce n'était pas le seul inconvénient de ces mariages de famille, proscrits par FEglise et inspirés par une politique étroite et soupçonneuse. Le bonheur intérieur et la bénédiction de Dieu leur manquaient aussi. Jeanne étant peu favorisée de la nature, Louis d'Orléans ne l'aimait pas, et, sans égard pour sa tendresse, oubliant que naguère il lui avait dû la liberté, il n'attendait qu'une occasion pour s'en séparer. Une fois sur le trône , îl obtint son divorce du trop facile Alexandre VI (1499). La pieuse Jeanne alla cacher sa douleur dans la solitude , où elle fonda l'ordre des Annonciades : le Boi des rois succéda pour elle à l'ingrat roi de France , et elle devint sainte Jeanne de Valois. A sa place Louis XII prit Anne de Bretagne , qui avait déjà épousé Charles VIII , au mépris de ses engagements avec l'archiduc Maximilien, et qui, reine deux fois punie, ne donna jamais de fils à la France.
XVI. Sauf cette atteinte fâcheuse aux lois du mariage, le nouveau prince, élevé à l'école du malheur, montrait un cœur bon et large. Il débuta par un pardon général à tous ses ennemis, disant que le roi de France ne devait pas se souvenir des injures du duc d'Orléans. Son soin le plus cher fut d'alléger les charges de son peuple et de diminuer graduellement les impôts, sagesse bien rare qui rendait inutile la convocation des états généraux. Les parlements continuèrent à lui présenter leurs candidats aux places vacantes, et purent librement opposer à l'enregistrement des ordonnances et des lois leurs observations ou remontrances, droit nouveau qui depuis Louis XI rendait la magistrature en quelque sorte dépositaire du consentement national. Les villes jouirent de leurs franchises; les princes du sang osèrent se produire sans exciter d'ombrage; heureuse, prospère , unie , paisible , la France goûta les bienfaits d'une autorité douce et d'une liberté encore respectable. Au milieu des progrès de la science et de la richesse publique , elle décerna le titre de Père du peuple au bon roi qui réalisait un instant les espérances de la génération nouvelle, et qui of-
iOO]