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LIVRE V

LOUIS XII

par un raffinement de prudence, le partager avec les Espagnols, déjà maîtres de la Sicile. Ils ne savaient pas quels voisins ils appelaient à se mêler de leurs affaires. Grenade venait d'être prise, les Maures et les juifs chassés : réunie sous un seul roi, l'Espagne était dans cette exubérance de jeunesse et de vie qui prépare de grandes choses. Souverains de ce belliqueux pays, Ferdinand le Catholique et Isabelle avaient marié leur fds et leur fille aux deux enfants de l'archiduc Maximilien et de Marie de Bourgogne. Par ces alliances, la jeune Marguerite, que Charles VIII avait dédaigneusement renvoyée, et son frère Philippe le Beau apportaient à l'Espagne, non seulement la Franche -Comté et les Pays-Bas, mais encore l'héritage futur de la maison d'Autriche, la Bohème et la Hongrie. Ainsi, par la faute de Louis XI et par l'incurie de Charles VIII , deux ennemis redoutables allaient se fondre en une seule et menaçante puissance.

XXI. Même perspective pour l'Espagne en dehors de l'Europe. Un pieux marin génois , Christophe Colomb, avait proposé une croisade, non plus contre les Maures d'Afrique ou contre les infidèles de l'antique Orient , mais pour la découverte et la conversion d'un nouveau monde, mille fois plus riche et plus beau. La terre étant ronde, il se promettait d'arriver par l'occident à ces îles féeriques situées au delà de la Chine , entrevues au xuie siècle par le Vénitien Marco Polo, et peut-être au paradis terrestre même , désigné par Dante comme l'antipode de Jérusalem. Tandis que les Portugais se glissaient de cap en cap le long des côtes d'Afrique , et cherchaient par la pointe de Bonne-Espérance une nouvelle route pour les Indes, plus hardi, Colomb les devançait par la route opposée, et avec trois petits vaisseaux s'aventurait sur l'immensité de l'Océan. Ainsi fut trouvée pour l'Espagne la terre d'Amérique avec ses belles plantes tropicales, ses champs fertiles, ses grands fleuves, ses métaux précieux, véritable terre promise, où la soif de l'or devait trop tôt renverser la croix plantée par Colomb.

XXII. Ces magnifiques espérances dans l'un et l'autre monde n'empêchaient pas Ferdinand le Catholique d'avoir l'œil sur l'Italie.

Déjà maître de la Sicile et delà Sardaigne, il saisit avec empressement l'offre de Louis XII, et envoya pour prendre sa part de Naples le conquérant de Grenade, Gonsalve de Cordoue. Sous ce capitaine s'était formée l'infanterie espagnole , modèle d'ordre et de discipline, plus tenace que les Français, aussi brave que les Suisses , combattant pour la grandeur de sa patrie et non pour un vil salaire. Le pauvre roi de Naples n'était pas de force à lutter contre de tels ennemis. Comme Ludovic Sforza, il se vit en quelques jours dépouillé de ses Etats , et alla finir sa vie sur les bords de la Loire.

XXIII. En vain Louis XII s'acharnait contre ces vieilles familles italiennes, et s'en faisait le geôlier. Ce n'était pas lui qui devait recueillir leur succession. Peu satisfaits d'une moitié de Naples , les Espagnols cherchèrent un prétexte pour se brouiller avec leurs alliés. Gonsalve de Cordoue les surprit encore dispersés à Seminara et à Cerignole , et les rejeta en désordre derrière le Garigliano (1503). Cette position du moins élait facile à garder : la rive du fleuve escarpée, son cours traversé par un seul pont. Mais en quelques jours les Français gaspillèrent leurs ressources, furent à bout de vivres, et ne songèrent plus qu'à la retraite. Le pont du Garigliano fut vaillamment défendu par le jeune Bayard, le Chevalier sans peur et sans reproche, qui avait fait ses premières armes à Fornoue. Seul il tint contre deux cents hommes. Bravoure inutile : au lieu de venir à son aide et de donner ainsi aux autres le temps de gagner du terrain , chacun ne songea qu'à une fuite honteuse. Bagages, canons, tout fut laissé aux mains de l'ennemi; la forte place de Gaëte se rendit sans coup férir, et, évacuant l'Italie plus vite qu'elle ne l'avait conquise, l'armée traversa en désordre les Elats pontificaux.

XXIV. Là encore une désastreuse nouvelle attendait les Français : Alexandre VI venait de mourir, jeune encore, du poison destiné à un de ses ennemis. Son fils, César, qui avait tout préparé pour lui succéder, était assiégé par les Espagnols , et, malgré les intrigues du cardinal d'Amboise pour recueillir l'héritage

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