LIVRE V — FRANÇOIS I
du premier apôtre, les tombeaux de tous ses successeurs. Déjà s'élevaient ces voûtes gigantesques, et pour le mausolée de Jules II , qui devait éclipser les autres, Michel-Ange avait sculpté son fameux Moïse, quand ils moururent l'un et l'autre, laissant leur monument inachevé. Sur le saint-siège monta Léon X, digne fils des Médicis, ces ardents amis des arts, et, avec lui, Raphaël régnant sans partage, jaloux tous deux, s'il était possible, de surpasser le règne précédent et de faire encore un pas dans la carrière du beau. Leshontesd'AlexandreVI semblaient effacées. Si, sous ces brillants dehors, la corruption couvait encore, du moins c'était plus caché et plus noblement contenu.
XXXI. Cependant Louis XII se vengeait du pape par d'impuissantes méchancetés, déchaînait contre lui le zèle des universités , la verve des comédiens, et essayait de rétablir la pragmatique sanction, abandonnée depuis cinquante ans comme une fiction usée. Un peuple idolâtre de son prince, un clergé toujours servile, secondaient ses rancunes, et cherchaient vainement à l'enivrer de flatteries. Au fond le pape triomphait , et avait de son côté puissance, gloire, respect. Le roi même rendait hommage au vainqueur en essayant, comme Charles VIII , de transplanter en France l'élégance et le goût italiens. Sortant vaincu de Milan, il avait ramené avec lui un trophée vivant, Léonard de Vinci, ingénieur, peintre, sculpteur, savant consommé. Ce grand homme, passé du service des Sforza à celui de la France, constructeur d'arcs de triomphe pour Louis XII et de forteresses pour César Borgia, était bien aise de cacher au delà des Alpes son inconstance et ses faiblesses. Après avoir peint quelques chefsd'œuvre à ses hôtes, il vint, comme par un arrêt du Ciel, mourir au bord de la Loire, non loin du prince qu'il avait trahi. Le roi le précéda dans la tombe , emportant l'amour de ses sujets, ayant été en apparence leur père, laissant la France heureuse et repeuplée, mais n'ayant su lui rendre ni des armées conquérantes comme celles des Espagnols, ni la paix et l'indépendance des consciences, en un mot, nulle liberté, nulle vigueur pour l'a-
venir. Son règne n'avait été qu'une douce halte sur la pente du despotisme.
XXXII. Louis XII n'ayant pas de fils, le royaume échut à la branche cadette d'Orléans, au jeune comte d'Angoulême, portant le premier le nom national de François (1515). Grand, bien fait, vigoureux, avec de beaux cheveux noirs sur un frais visage, il avait plus que personne puisé dans les guerres d'Italie le goût des arts, des mœurs galantes, des aventures, du pouvoir absolu, et il se promettait d'être le héros d'une de ces épopées chevaleresques que l'Arioste avait remises en laveur. Sans apanage, il avait épousé, par un nouveau mariage de famille, cette princesse Claude, fille du roi, promise à Charles d'Espagne, et entre ces deux princes rivaux allait renaître plus acharnée que jamais la longue lutte de Louis XI et de Charles le Téméraire, de Charles VIII et de Maximilien.
XXXIII. Pendant que le fin et prudent Charles-Quint attendait patiemment les héritages que le Ciel allait accumuler sur sa tête , François I, s'obstinant à chercher fortune en Italie, trompait la surveillance des Suisses, passait les Alpes aussi vite qu'A'nnibal , et descendait de l'impraticable col de l'Argentière avec quinze mille chevaux, dix mille fantassins basques et vingt mille lansquenets allemands. Les Suisses se replient en toute hâte jusqu'aux portes de Milan. Massés à Marignan, ils jurent de faire justice des mercenaires d'outre -Rhin qu'on leur a préférés. Avec leurs simples piques , ces audacieux montagnards se ruent sur les canons, tuent les hommes sur leurs pièces, et massacrent sans quartier les lansquenets. La gendarmerie seule les arrête par ses belles charges, et tient jusqu'au soir la victoire suspendue. La bataille est remise au lendemain. Toujours au premier rang, le roi passe la nuit à cheval, la lance au poing, le casque sur la tète, assez près des Suisses pour les entendre parler, et, au point du jour, il les prévient en les abordant vigoureusement. Le cri de Marco! Marco.' leur fait croire que les Français ont reçu des secours de Venise. Fatigués de la lutte et désespérant de vaincre, ils se