LIVRE V — FRANÇOIS
retirent en bon ordre, défiant encore les coups du vainqueur. Les lansquenets eurent l'envie de se venger; ils en furent sévèrement punis : leur général, Claude de Guise, fils du duc de Lorraine et tige d'une grande famille, tomba frappé de vingt-deux blessures, et resta parmi les morts, sauvé par un écuyer qui se fit tuer sur lui (1515).
XXXIV. Toutefois, bien que chèrement acheté , le succès n'était plus douteux. Les Suisses demandaient à traiter, et consentaient, moyennant indemnité, à rentrer dans leur pays. Abandonné de ses soldats, Maximilien Sforza vint se jeter dans les bras du roi, renonça à ses Etats, se contenta d'une pension, et alla, comme son père, finir ses jours en France. Milan ouvrit ses portes à son nouveau souverain, et personne ne songea à lui disputer cette conquête si vaillamment faite. Comme il l'avait rêvé, il était dès sa première. campagne un brillant héros. Léon X sentit qu'il fallait à tout prix arrêter les Français, bien capables , dans l'élan d'une nouvelle victoire , de visiter encore une fois toutes les capitales de l'Italie. Il leur assura par un traité la possession du Milanais, espérant ainsi conserver Florence à sa famille , gagner peut-être la couronne de Naples pour un de ses frères, et achever paisiblement à Rome les loges du Vatican et les voûtes de Saint- Pierre.
XXXV. Ces grands édifices se continuaient au milieu d'une incroyable licence d'esprit et de mœurs. Raphaël lui-même usait sa jeunesse en de tristes plaisirs, et, si son pinceau avait gagné en puissance , il avait perdu sa pureté native et son angélique candeur. Les instincts païens envahissaient de plus en plus les œuvres et la vie des artistes, et semblaient, comme au temps de Savonarole , provoquer la colère d'en haut. C'était pourtant sur leurs travaux que se concentraient l'attention et le zèle du pape. Là était sa croisade, et le trésor des indulgences, jadis réservées aux pèlerins d'outre -mer, s'ouvrait au fidèle qui apportait une pierre à la grande basilique. Non content de protéger Rome contre le retour des barbares du Nord, Léon X voulait les forcer à y envoyer leurs
offrandes. Pour oser recevoir celles de France, il fallut partager les deniers de la guerre sainte et accorder à François I ces décimes sur les biens du clergé, violemment perçus depuis Philippe le Rel, désormais régularisés sous le titre de don annuel.
XXXVI. Restait enfin la grande question des élections ecclésiastiques, que les rois avaient aussi confisquées à leur profit, et que, malgré ses pompeuses promesses, la pragmatique sanction n'avait pas su rétablir. Sans doute il était dur à un pape d'en signer le sacrifice; mais, dans un pays qui s'était donné corps et âme au roi en haine du saint-siège, et qui n'était plus capable d'aucune liberté civile, comment éviter que, seul dépositaire de la volonté nationale , le souverain n'en exerçât tous les droits, et ne disposât des dignités temporelles et spirituelles? D'ailleurs, faute d'électeurs vertueux et indépendants , les choix d'un maître unique n'étaient-ils pas moins mauvais que ceux d'une multitude servile, vénale, divisée par mille petites passions? Léon X le crut : se résignant au pouvoir absolu dont les peuples avaient les premiers admis la nécessité, il laissa au roi le privilège de lui désigner les candidats aux bénéfices vacants , et se réserva le droit inaliénable de les consacrer par l'institution canonique. Tel fut le célèbre concordat destiné à terminer de si longs débats et à pacifier la France et l'Italie (1516).
XXXVII. Le parlement, l'université et le clergé, plus irrités, suivant leur coutume, des droits laissés au pape que de l'absolutisme royal, ne se soumirent qu'après de vives et aigres protestations. De son côté, pour regagner leurs bonnes grâces, François I se montra peu scrupuleux à tenir ses engagements. Évêchés et abbayes restèrent la proie de courtisans sans amour pour le saint- siège , peu propres à conquérir la vénération des peuples et à ranimer leur ferveur. Tant il est vrai que les ennemis de l'Église sont insatiables! Les concessions ne font qu'accroître leur audace. Par son essence même, le despotisme est leur allié naturel , plus dangereux encore pour la religion dans son amitié que dans sa haine; car, s'il offre aux peuples