LIVRE I — BRUNEIIAUT
aux magistrats et au peuple de sanctifier le dimanche, qui est le jour du Seigneur, et de ne pas attirer, en le méprisant, la famine et les contagions, messagers de la colère divine. A Dijon s'élève le monastère de Saint-Bénigne ; à Autun, celui de Saint-Symphorien ; à Châlons, celui de Saint-Marcel : c'étaient autant d'hôpitaux pour les malades, d'hospices pour les voyageurs, d'écoles pour la jeunesse.
XXIX. Gontran mourut emportant les bénédictions de ses peuples. Avec lui disparut le dernier lien de paix : la guerre recommença plus furieuse que jamais entre Frédégonde et Brunehaut. Le fils unique de Brunehaut périt assassiné comme tant d'autres, et, la même année, Frédégonde, au moment d'atteindre encore une fois au faîte de la puissance, succomba maudite et détestée , sans avoir eu le temps de se repentir (597). De cette génération, tristement célèbre, il ne restait que Brunehaut. Ses deux petits -fils, Théodebert et Théodoric, occupèrent le trône d'Austrasie et de Bourgogne ; celui de Neustrie demeurait aux mains de Clotaire II encore enfant.
XXX. Galsuinde était assez vengée. Si Brunehaut n'était pas sans cœur, c'était le moment pour elle de faire oublier les maux de la guerre, et, docile à la voix de Grégoire le Grand, de rétablir dans l'Église la discipline et la pureté des mœurs , troublées par les discordes civiles. Un moment elle montra de grandes intentions : les voies romaines furent restaurées, les murs des villes relevés, l'Athénée de Lyon changé en un vaste monastère, dont l'église, consacrée au prince des apôtres, a traversé les siècles, et porte encore le nom de Saint-Pierre-d'Ainay. Mais les affronts et les chagrins avaient durci le cœur de cette reine altière ; à mesure qu'elle s'était dépouillée des charmes de la jeunesse, son orgueil avait augmenté, et la jouissance de tout dominer était restée sa seule passion. Intraitable pour les grands et pour les évoques qui ne pliaient pas devant elle , elle fut bientôt détestée et chassée d'Austrasie, où quelques seigneurs prirent la tutelle de son fils Théodebert. Réfugiée en Bourgogne, elle
y élevait son autre petit-fils dans la haine de son frère, le livrait à la débauche pour l'affaiblir, et tramait de nouveaux complots pour reconquérir la Gaule. Seul , l'archevêque de Vienne, le courageux Didier, osa élever la voix contre elle ; mais, après de longues persécutions, elle le fit enlever de son siège et partir pour l'exil. Depuis lors, évêques et courtisans luttèrent de servilité ; abandonnés par leurs pasteurs à la triste pente de la nature humaine , les peuples retombèrent dans l'ignorance et la corruption.
XXXI. Cependant l'esprit de l'Évangile avait trouvé un asile dans ces campagnes que la guerre et la paresse des hommes laissaient désertes, et le travail volontaire, organisé et consacré par l'Église, y préparait la fin de la servitude païenne. Alors que Clovis faisait bruit de ses conquêtes, un jeune Romain, saint Renoît, inspiré par l'amour de la pénitence et par le mépris de la chair, avait composé pour quelques moines une règle de travail, de mortification et de prière. Quand les farouches soldats de Théodebert étaient venus porter en Italie la mort et la destruction , et périr eux-mêmes sur les ruines qu'ils avaient faites, retiré au Mont-Cassin, saint Renoît, avant de mourir, avait résolu la conquête de la France et fait partir, à la tète de quatre moines, son disciple le plus cher, saint Maur, avec un bàlon de voyage, un pain d'une livre, une gourde de pèlerin, et la règle écrite de sa propre main. Accompagnés jusqu'à la porte du couvent par leurs frères en larmes, ces hommes étaient venus à pied des beaux villages de la Campanie , à travers l'Apennin, les Alpes et le Jura, jusqu'à Glanfeuil, au bord de la Loire. Là un chef franc leur avait donné ses terres, avait affranchi ses esclaves, et s'était fait moine avec eux : premier exemple de l'insigne merveille que la vie religieuse allait réaliser dans toute l'Europe. Après quarante ans de travaux, saint Maur venait de mourir, laissant à la France un monastère modèle et la règle de Saint-Renoît.
XXXII. D'Italie était venue la pensée première ; de l'Irlande, depuis longtemps ou-
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bliée et comme perdue au bout de l'Océan , vinrent les enfants de saint Patrice , fondateurs infatigables. Le premier d'enlre eux. saint Colomban, avait demandé à Brunehaut un coin des Vosges, montagnes sauvages, hérissées de forêts, désertes depuis les Romains. Autour de sa cellule s'étaient groupés des religieux si nombreux que bientôt il établit une nouvelle colonie à Luxeuil, au milieu de sources chaudes, sur les ruines d'un bain romain, dont les statues mutilées étaient adorées comme des dieux. Fuyant une cour débauchée, les fils des plus nobles familles vinrent en foule, sous sa loi, se consacrer à l'obéissance et au travail. Ceux qui restaient dans le monde faisaient jusqu'à cinquante lieues pour le voir ou le consulter, et le roi Théoderic lui-même venait souvent se recommander à ses prières. Le solitaire lui reprochait sans ménagements ses désordres, et l'exhortait à mener une vie plus digne du trône. Jalouse de cette influence , Brunehaut redoublait d'artifices auprès du jeune roi, l'enlaçait de plus en plus dans ses affections déréglées, feignait de chérir les enfants qui en étaient le fruit, et réclamait perfidement pour eux la bénédiction de saint Colomban. Un jour qu'elle les lui amenait: « Sache, lui dit -il, que ja- « mais ils ne monteront sur le trône ; ils « sortent de trop bas. » Irrité dans son amour-propre de père, Théoderic cède aux cris de ses courtisans qui, depuis longtemps, lui dénoncent Colomban comme un novateur dangereux. Il se rend à Luxeuil, force l'entrée du cloître, et somme Colomban de retourner au pays d'où il est venu. Un seigneur se charge du châtiment, enlève le saint abbé et le conduit en exil à Besançon.
XXXIII. Loin d'y être persécuté , Colomban y rencontre des cœurs amis, et, à leur tète, le chef de la contrée, le duc Waldelen, qui avait plus d'une fois sollicité ses prières. A ce foyer longtemps stérile , il trouve deux fils et deux filles, la joie de leurs parents, et, clans les épanchemeuts d'une douce intimité, il leur communique le feu de son zèle et les secrets de sa charité. L'aîné, Donat, c'est-àdire donné, promis à Dieu avant sa naissance,
sera un jour évêque de Besançon. A sa place, le second doit, suivant l'usage, succéder à son père. Les deux filles se partageront aussi entre les austérités du cloître et les saints devoirs de la maternité, et à cette famille Besançon devra ses deux premiers monastères Cependant Colomban n'était ni gardé ni tourmenté ; il sortait librement île la ville et allait souvent la contempler de ces hauteurs au pied desquelles serpente le Doubs. Mais, à l'air libre des montagnes, quel exilé n'a senti battre son cœur? Involontairement son regard cherchait au delà de l'horizon son cher couvent et ses enfants bien-aimés. Un jour cet amour l'emporta : se voyant seul , il marcha devant lui, et retourna à Luxeuil. Avertis de son retour, les satellites de Brunehaut l'enlèvent une seconde fois, et, par Autun, Nevers et Orléans, le reconduisent jusqu'à l'embouchure de la Loire, où il est embarqué pour l'Irlande. Rejeté sur les côtes de France, il s'arrête quelques jours à la cour de Clotaire II, et lui conseille la paix, en attendant la fin prochaine des petits-fils de Brunehaut. La soif des voyages l'entraînant toujours , il traverse le nord de la France, recevant l'hospitalité dans de nobles et pieuses familles , et y laissant en échange de précieuses semences pour l'avenir. Arrivé à Mayence, il passe le Rhin et entre en Souabe, où il trouve encore des sacrifices païens, et renverse des cuves de bière consacrée aux dieux. Fuyant de plus en plus les hommages des peuples et les instances du roi, il s'enfonce en Suisse par les Alpes , et va finir ses jours au monastère de Bobbio.
XXXIV. Le départ de Colomban rend Brunehaut plus orgueilleuse et plus aveugle que jamais. Irritée de l'avoir laissé échapper, il lui faut une autre victime : elle fait venir de son exil l'archevêque de Vienne, Didier. A son passage dans sa ville , la joie éclate , c'est un véritable triomphe ; lui seul est triste, oppressé de noirs pressentiments, et sent que ces acclamations irriteront Brunehaut. Il est appelé à la cour ; mais c'est pour bénir les enfants que Colomban a maudits. Vaines promesses, vaines menaces : Didier demeure inébranlable et demande à retourner en exil.