LIVRE I
SAINT ELOI
Brunehaut le laisse partir avec un sombre silence et envoie trois comtes à sa poursuite. Atteint au bord d'une petite rivière, près de Lyon, il se met à genoux, et attend la mort. Un soldat lui jette une pierre qui le renverse, et, en prenant une plus grosse à deux mains, il lui écrase la tète. Ce lieu se nomme encore aujourd'hui Saint-Didier.
XXXV. La Bourgogne épouvantée de ce supplice, Brunehaut déclare la guerre à l'Austrasie et conduit le faible Théoderic contre son frère Théodebert : guerre fratricide , qui sera la perte de tous les deux , suivant la prédiction de Colomban. A Toul, Théoderic remporte une éclatante victoire, poursuit son frère à travers les Ardennes, l'atteint de nouveau à Tolbiac, disperse les Saxons et les Thuringiens accourus d'outre-Bhin, et prend avec Cologne tous les trésors du vaincu. Théodebert lui-même tombe avec son fils aux mains de l'ennemi ; il est chargé de chaînes, tondu et bientôt mis à mort ; un soldat brise contre une pierre la tète de son enfant. Mais le triomphe de l'impie précède de peu sa ruine. Vainement Brunehaut proscrit les amis de Théodebert, confisque leurs biens, et essaye de régner par la terreur. Un jour, à Metz, la dysenterie emporte le débile Théoderic; la ville se soulève, et Brunehaut ne doit la vie qu'à la générosité du comte Bomaric , dont la veille elle refusait le pardon. En ce moment Clotaire entrait en Austrasie, appelé par les grands et par les évèques. Brunehaut n'avait plus autour d'elle que quelques amis, toujours rares au jour du malheur. Elle tomba sans défense aux mains de l'ennemi. Accusée non seulement de ses crimes, mais de tous ceux de Frédégonde, elle eut du moins l'honneur d'expier ses forfaits et de racheter sa vie par son courage dans les supplices. Livrée pendant trois jours aux tortures et aux insultes d'une grossière populace, elle fut comme les jeunes filles de Neuslrie, premières victimes de son ambition, attachée à la queue d'un cheval indompté qui la mit en pièces (013).
XXXVI. Tout se soumit, et, pour la seconde fois, l'héritage de Clovis se trouva réuni aux mains d'un Clotaire (613). Ses soldats, en
quelques jours, occupèrent toutes les villes. A Sens, ils eurent une frayeur; entendant pour la première fois le son d'une cloche, ils prirent la fuite; puis, reprenant courage, ils revinrent, et promirent d'épargner la ville, si on leur livrait cet instrument merveilleux. La cloche, mise à terre, ne donnait plus de son; ils la rendirent comme un butin stérile. Formé à l'école du malheur, Clotaire II avait vu ses parents, Chilpéric et Frédégonde, mourir sous le poids de l'exécration publique. Victime de leurs excès, il avait été lui-même relégué au bord de la Manche, sans amis, sans puissance, presque sans États, et il n'avait dû qu'aux fautes de Brunehaut la fortune qui aujourd'hui mettait la France entre ses mains. Son premier soin fut de convoquer à Paris une assemblée générale des grands et des évèques de Neustrie , d'Austrasie et de Bourgogne. Chacun y accourut avec l'espoir de réparer les maux causés par les guerres civiles, et plus de soixante-dix évèques s'y trouvèrent réunis. Ceux qui avaient à couvrir le scandale de leur élection ou la honte de leurs concussions se montraient plus zélés que les autres. Tous se rappelaient les lettres que Grégoire le Grand leur écrivait, et c'était sa voix qui du fond de la tombe semblait encore remuer les consciences et tracer le plan des réformes.
XXXVII. Tout d'une voix, il fut décidé qu'au lieu d'être la proie des courtisans, les évèchés ne seraient accordés- qu'au vrai mérite sur le suffrage des fidèles ; qu'à la place de juges nomades, pressés de s'enrichir en passant, le roi, les grands et les évèques en choisiraient dans le pays même, dont les vertus et les biens servissent de garantie ; que tous les biens confisqués pendant la guerre seraient rendus aux propriétaires ou à leurs enfants; que, sauf les droits de péage sur les marchandises, les impôts établis par Chilpéric et par Brunehaut seraient à jamais abolis, et que les troupeaux de porcs du fisc n'entreraient plus sans permission dans les forêts particulières ; qu'à moins d'être pris en flagrant délit de vol , ni libre ni esclave ne serait mis à mort sans avoir été entendu : enfin que les juifs, qui par leurs intrigues
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s'étaient glissés partout, (l'oseraient plus ni porter d'armes ni exercer de fonctions publiques. Ces résolutions furent décorées du titre de constitution éternelle, nom menteur dont les hommes aiment à voiler leur inconstance et leurs incorrigibles défauts.
XXXVIII. Mais où trouver ces évoques instruits et purs, ces juges intègres? Depuis longtemps les écoles romaines étaient tombées ; la paresse, vice des barbares, avait fait d'affreux ravages, et était devenue contagieuse pour les Gaulois ; sans cesse pillés, les paysans se joignaient volontiers aux pillards et laissaient les terres en friche ; les fds des grandes familles trouvaient commode de parvenir aux honneurs par la violence. Les anciens monastères mêmes , où s'étaient conservées depuis saint Martin et saint Honoré les dernières étincelles de science et de travail, s'étaient affadis par la richesse et l'oisiveté. Seuls, les enfants de saint Benoît et de saint Colomban peuvent rallumer cette mèche encore fumante. Clotaire le sent, et supplie Colomban de revenir du fond de l'Italie. Mais, pour que le blé produise , il faut qu'il s'ensevelisse et qu'il germe sous terre. Aussi Colomban se cache et meurt dans l'obscurité, pendant que ses disciples couvrent le monde. Luxeuil devient la capitale de deux cent vingt monastères. Un frère jardinier, saint Valéry, est l'apôtre du Ponthieu ; à sa suite, saint Orner, saint Bertin et saint Biquier couvrent de monastères les bords de la Somme. Un vieux moine , saint Dèle, n'a pu faire que quelques lieues pour accompagner Colomban exilé, et il s'arrête pour bâtir le couvent de Lure. Un autre, saint Cad, a suivi le saint jusqu'en Suisse ; mais la fièvre le prend et le retient malgré lui. A peine debout, il parcourt les bords du lac de Constance, renverse les idoles, dispute aux ours les cavernes et les forêts, et fonde dans des montagnes inaccessibles la célèbre abbaye de Saint-Gall. Un troisième, Sigebert, va prêcher l'Évangile aux bergers de chèvres et aux chasseurs de chamois, et établit aux sources du Bhin le couvent de Discnlis. Zurich et Lucerne doivent leur origine à deux autres frères aventurés dans les déserts de la Suisse. Ainsi ,
d'un côté au nord, aux bouches de la Somme , de l'autre à l'est, au cœur des Alpes, commencent deux grands foyers de vie monastique. Comme les martyrs avaient appris au païen sensuel et indocile à souffrir sans révolte, de même au barbare oisif et indompté les moines enseignent à travailler sans murmure, devoirs plus durs à la nature humaine que la mort des champs de bataille. Le jour où ce guerrier, qui vivait de sa framée, aura accepté la loi du travail, il deviendra soumis à son seigneur, à son duc, à son roi, tout mauvais qu'ils sont. Forcée, celte obéissance s'appelait esclavage et servitude; volontaire, elle sera la gloire et le privilège des peuples libres.
XXXIX. La cour même de Clotaire fut envahie de l'esprit monastique. Ce fut à un abbé et à des religieux, vivant selon la règle, que fut confiée l'école du palais, où, suivant un vieil usage germanique, les plus grandes familles envoyaient leurs enfants. Naguère ils étaient formés aux complots, aux haines, aux assassinats ; maintenant à la vertu, aux fondations pieuses et à des amitiés toutes chrétiennes. Ce Romaric, qui avait généreusement sauvé les jours de Brunehaut, s'y était intimement lié avec saint Arnoul , et tous deux complotaient de fuir ensemble à Lérins, quand Arnoul, forcé de céder au suffrage populaire et au vœu de Clotaire , devint évèque de Metz et précepteur du jeune prince Dagobert. Bomaric ne se consola qu'en allant au plus profond des Vosges fonder et diriger un hôpital, tenu par des religieuses auxquelles il laissa son nom, Bemiremont. Plus tard, saint Arnoul , malgré les colères et les menaces de mort de Dagobert devenu roi , viendra retrouver son and, et le charitable et populaire évèque de Metz finira ses jours au milieu des lépreux, pansant leurs plaies, faisant leur lit, ou recevant des voyageurs et leur lavant les pieds. En même temps , leur ami commun, Pépin de Landen, faisait l'admiration des grands par sa sagesse et sa modération, le bonheur des pauvres par ses aumônes et sa sainte prodigalité. Il laissa deux filles également pieuses et célèbres : Gertrude, consacrée au Seigneur, qui fonda