LIVRE V — FRANÇOIS I
tiare à la prochaine vacance , et par son entremise s'assura des Anglais. Puis, certain que son ennemi n'aurait plus un allié, il attaqua le Milanais, encore une fois prêt à se soulever. Le maladroit héros de Marignan se reposait sur des Suisses pour défendre sa conquête, et, cédant aux instances d'une dame de sa cour, il en avait nommé le frère gouverneur et lieutenant général en Ilalie. Célèbre par sa cruauté au sac de Brescia , laissé pour mort à la bataille de Ravenne, aussi brave que peu habile, Lautrec avait aigri les cœurs et réveillé les haines; il lui aurait fallu double armée pour tenir tèle aux Espagnols. Or, au lieu de lui envoyer des renforts, François I, prêtant l'oreille à d'autres intrigues de femme, laissait sa mère Louise de Savoie satisfaire sa jalousie contre ce général et intercepter l'argent destiné à ses troupes. Mécontents de n'être pas payés, les Suisses refusèrent de servir plus longtemps, et par grâce consentirent, avant de se séparer, à livrer encore une bataille. Mais qu'attendre de cette bravoure que l'or n'avait pas réchauffée? Les mercenaires se firent battre à la Bicoque. Avec le champ de bataille ils abandonnèrent au vainqueur Milan et la Lombardie. Les débris français se replièrent précipitamment en Piémont , et la reine mère, triomphant de cette défaite, fit remplacer Lautrec par une de ses créatures , l'inepte Bonnivet.
XLI. En même temps, cette femme légère et passionnée rejetait parmi les ennemis de la patrie un de ses plus braves défenseurs. Le connétable de Bourbon, ayant perdu sa femme , fille unique du duc de Bourbon et d'Anne de Beaujeu , était appelé à recueillir sa brillante succession. Louise de Savoie se mit en tète de l'épouser. Refusée , raillée sur son âge, elle résolut de se venger, et fit confisquer l'héritage. Le connétable, furieux de cette inique spoliation, s'enfuit secrètement de ses États, passa les Alpes, et se jeta dans les bras de Charles- Quint. Ce n'était plus le temps où un seigneur pouvait faire loyalement la guerre à son suzerain félon, où tous les vassaux prenaient fait et cause pour leur pair menacé, et où l'Empereur passait aux
yeux de l'Europe pour un magistrat protecteur des lois divines et humaines. Charles- Quint n'était qu'un dominateur insatiable, jaloux de détruire la France ; embrasser sa cause, c'était trahir la patrie sans prétexte, sans excuse, avec moins d'honneur que Charles le Mauvais et Jean Sans- Peur. N'ayant pas l'héroïsme d'étouffer sa colère et de se sacrifier au salut des siens , Bourbon ne fut suivi en Italie que par la réprobation générale et par la honte d'une mauvaise action.
XLII. En vain chercha-t-il à se relever sur les champs de bataille; en vain changea-t-il en déroute la retraite de Bonnivet, et rejetat-il les Français au delà de la Sesia. Ces hauts faits étaient autant de coups portés à ses anciens frères d'armes; combattant à Tavantgarde, il trouva au pied d'un arbre Bayard mortellement frappé, mais fier et content d'avoir fait son devoir jusqu'au bout; et, comme il témoignait sa compasion au chevalier expirant : « Monsieur, lui répondit le « blessé, point de pitié pour moi; je meurs « en homme de bien. C'est vous que j'ai pitié « de voir servir contre votre prince, votre « patrie etvotre serment (1524). » A ces nobles paroles, le connétable triomphant dut rentrer en lui-même et envier le sort du moribond. Mais, si quelques mois plus tôt le courage lui avait manqué pour éviter sa faute, combien n'en fallait-il pas alors pour s'arrêter sur cette pente fatale et s'avouer coupable? Entraîné par les Espagnols , le traître arriva bientôt avec eux sur les terres de Provence , et mit le siège devant Marseille, dont une flotte ennemie bloquait étroitement le port.
XL III. Là s'arrêtèrent ces lamentables succès. Mal organisée pour conquérir, la France retrouvait ses forces quand il s'agissait de se défendre. Avec les seules armes de ses bourgeois, chaque ville se vantait d'être imprenable. Marseille donna l'exemple, et tint tête aux assiégeants. Quand François I parut , les ennemis étaient épuisés par cette belle résistance; il n'eut plus qu'à les pousser l'épée dans les reins sur la route de l'Italie. Déjà il revoyait les plaines de Lombardie; la fortune semblait encore une fois l'inviter à