LIVRE I
SAINT ELÛI
le beau monastère de Nivelles ; Begga, mariée au fils de saint Arnoul, mère d'une famille glorieuse qui devait hériter un jour du trône mérovingien.
X L. Deux autres amis plus jeunes s'étaient voué une tendre affection ; c'étaient saint Eloi et saint Ouen, fun artiste, l'autre savant. Né près de Limoges et élevé chez un fameux monnayeur, Éloi avait montré de bonne heure des dispositions merveilleuses pour la sculpture , la ciselure et l'orfèvrerie. Toute la cour admira ses deux trônes de bronze doré , dont l'un est encore célèbre sous le nom de fauteuil de Dagobert. Épris d'un artiste aussi honnête qu'habile, Clotaire lui donna toute sa confiance. Mais, sous ces qualités brillantes, Éloi cachait une âme tendre et dévouée, une douceur sans bornes pour ses ouvriers , une charité généreuse pour les malheureux esclaves qu'il rachetait par centaines partout où il en trouvait. Cette aménité avait gagné le cœur de saint Ouen, aussi nommé Dado, qui, enfant, avait reçu la bénédiction de saint Colomban, assis au foyer de son père, et qui depuis vivait à la cour avec ses deux frères Ado et Rado. Il aima saint Éloi, le fit connaître à ses frères, et bientôt l'esprit du moine irlandais sembla revivre dans ces quatre jeunes gens. Ado le premier quitta la cour, et fonda dans ses terres le monastère de Jouarre ; Rado , trésorier du roi , s'amassa dans le ciel un trésor à l'abri des voleurs, en construisant tout près de Jouarre le couvent de Reuil; et saint Ouen, ne voulant pas rester en arrière, choisit le plus bel emplacement de sa forêt de Rebais, et le donna aux enfants de saint Colomban. De son côté, Éloi consacra le fruit de son travail à fonder Solignac près de Limoges; c'était, disait-il, une échelle pour monter au ciel. Là vivaient réunis les ouvriers qu'il avait rachetés et formés à tous les arts. Leurs terres étaient parfaitement cultivées, couvertes d'arbres fruitiers, entourées de haies et de fossés, transformées en un jardin délicieux. Le vœu le plus ardent de saint Éloi et de saint Ouen était d'aller au plus tôt finir leurs jours dans ces chères solitudes, et, s'ils restaient encore à la cour, c'était à contre-cœur.
XLI. La bénédiction de saint Colomban avait porté bonheur aux enfants d'une autre famille qui lui avait aussi donné l'hospitalité dans son exil. C'étaient Chanoald et Faron, illustres soldats de Clotaire, et leur chaste sœur Fara. Chanoald devint évèque de Laon ; Fara, abbesse d'une belle communauté de femmes à la Ferté -sous- Jouarre ; et Faron, évèque de Meaux, resta un des plus fidèles amis du roi. Il fut assez puissant pour sauver la vie d'ambassadeurs saxons chargés de déclarer la guerre aux Francs. Par bonheur ils passèrent à Meaux, virent Faron, se firent instruire et baptiser. Clotaire épargna ces nouveaux convertis, déchargea sa colère sur la Saxe, la ravagea cruellement, et n'y laissa pas d'homme plus haut que son épée. Faron avait sauvé les ambassadeurs ; Éloi racheta les captifs, et, dans une même chanson latine, les paysans chantaient les exploits du roi et la charité de ses conseillers.
XLII. Cependant ces merveilles de l'enthousiasme religieux n'étaient pas sans nuages. Le mauvais génie de Brunehaut semblait revivre dans Agrestius, que jadis elle avait donné pour secrétaire à son petit-fils, et qui, habile à suivre le courant des esprits, venait de se faire moine. Déçu dans son ambition cachée, et méprisé de ses frères, il devint leur ennemi. Il représenta encore une fois la règle de Saint- Colomban comme une nouveauté dangereuse ; à force d'hypocrisie il parvint à séduire plusieurs abbés et jusqu'au bon saint Romaric. Il fallut un concile pour mettre à jour sa mauvaise foi. De ce moment les enfants de saint Colomban renoncèrent à leur tonsure particulière et à quelques usages irlandais qui les séparaient seuls des enfants de saint Benoît ; les deux règles comme fondues continuèrent à se propager paisiblement et à régner sur la Gaule en sœurs amies. Ceux que la vocation religieuse poussait dans la solitude prenaient au hasard l'une ou l'autre comme une arme bonne en présence de l'ennemi ; puis ils cherchaient une forêt solitaire, en défrichaient un coin, bâtissaient un cloître, et partageaient leur temps entre le travail et la prière.
XLIII. Sur ces entrefaites, Clotaire mourut. Sa fin fut à peine remarquée, et son