‹ Histoire de FranceChapitre 190 sur 339 · FRANÇOIS I · texte numérisé non relu

FRANÇOIS I

nétable de Montmorency et les cardinaux de Bourbon et de Lorraine élevaient à Chantilly, à Gaillon, à Meudon. Alliant la légèreté gothique à l'élégance italienne, l'architecture française soutenait, aux gages des grands de la terre, sa vieille réputation acquise au service de Dieu.

LVII. Le roi alternait entre les bords de la Seine et ceux de la Loire , promenant de l'une à l'autre son attirail de chasse et de tournois, ses amis de plaisir et les dames de sa cour. S'il revenait à Paris, c'était en pourpoint broché d'or , escorté de dix à vingt mille cavaliers. Sous sa main la capitale reprenait un éclat depuis longtemps inconnu. Ce n'était plus seulement, comme au temps des Valois , un théâtre de joutes féodales, mais, à l'exemple de Florence , un foyer de science , d'esprit et de bon goût. Bien que la France comptât dix-huit universités , celle de Paris réunissait encore à elle seule vingt-cinq mille étudiants, et ouvrait aux écoliers pauvres les places gratuites des soixante-douze collèges. Ami des lettres , le roi encourageait les auteurs, favorisait leurs essais , soutenait leur audace. Les quatre facultés opposant leur routine et le culte d'Aristote à toute idée nouvelle , les chaires du collège de France s'ouvrirent au grec, à l'hébreu , à la législation, à la philosophie; et, sous le voile de la folie, le satirique Babelais put attaquer, avec une âpre verve , les abus du temps. Or, dans la prose de ce joyeux buveur comme dans les mœurs de la cour, la corruption italienne se retrouvait plus grossière et plus brutale encore qu'au delà des Alpes. A côté des jouissances de l'art, les beaux esprits avaient emprunté à Florence ses débauches et ses orgies , et sur les traits de François I , tels que les a peints le Titien , se reflétaient les passions d'une nature vigoureuse mais sensuelle, initiée à tous les secrets d'un peuple vieilli. Ainsi, à moins d'être rajeunies et passées au crible , les intelligences risquaient encore une fois, comme au siècle de Philippe le Bel , de voir leur éclat passager s'éteindre dans la fange.

LVIII. Même cynisme en politique. Sans doute pour tenir tête à Charles-Quint il fallait des ressources nouvelles ; car, au lieu d'une

guerre peu coûteuse , faite comme celles de Louis XII avec vingt à trente mille hommes, il s'agissait de défendre toutes les frontières et d'avoir sans cesse trois ou quatre armées sur pied. Mais le luxe de François I ne coûtait pas moins cher que ses exploits, et ce prince prodigue se passait des états généraux et du consentement national pour augmenter les impôts aussi hardiment que Louis XII pour les diminuer. Bien que la taille fût quintuplée depuis son avènement, il avait recours pour trouver de l'argent aux plus fâcheux expédients. La cupidité, docteur en stratagème, lui fit inventer la loterie, misérable moyen de surexciter et d'exploiter la passion du jeu. Les élections judiciaires furent supprimées , et les magistrats obtinrent le droit de transmettre leurs charges moyennant une somme payée au trésor. La vénalité des offices une fois admise, le roi les multipliait à plaisir, sans autre but que de les vendre. Le parlement protesta de tout son pouvoir contre ces mesures tyranniques, qui le frappaient spécialement, et qui, en lui promettant une hérédité coûteuse, mettaient ses sièges à l'encan, introduisaient dans son sein des parvenus sans mérite, et ravivaient les abus déracinés par saint Louis. Sa voix ne fut pas écoutée ; le roi vint en personne briser cette résistance, et fit enregistrer de force ses édits : exemple que ses successeurs n'imitèrent que trop, sous le nom menteur de lits de justice.

LIX. Ainsi se continuait l'œuvre de Louis XI . Le pouvoir se concentrait de plus en plus entre les mains de la royauté; en attendant le tour des institutions municipales, les libertés générales achevaient de disparaître. Le peuple en faisait joyeusement le sacrifice, et aimait à retrouver dans son prince ses défauts de prédilection. Les progrès du bienêtre, du commerce, de l'industrie, ne faisaient qu'augmenter cet aveuglement; car, chose triste à dire, le malheur est plus puissant que la prospérité pour rappeler les cœurs à la reconnaissance envers le Ciel et à l'amour de la vertu. Au milieu de cette funeste sécurité, quelques rares novateurs suscités par l'exemple de l'Allemagne s'agitaient dans l'ombre

Page 1