LIVRE V — FRANÇOIS I
vaises, et pouvaient rendre d'un moment à l'autre une retraite désastreuse. Ainsi Charles- Quint avait beau à chaque campagne augmenter de vingt mille le nombre de ses soldais ; sauf quelques places prises par trahison, il ne parvenait pas à entamer la France, et l'art de la guerre, encore dans l'enfance, ne pouvait fournir au plus riche et au plus puissant souverain du monde les moyensde dompter une province résolue à se défendre. 11 se hàla de devancer l'hiver et de profiter de ses conquêtes pour obtenir une paix avantageuse. Par le traité de Cambrai, les Français avaient renoncé au Milanais en faveur des Sforza ; cette fois, pour recouvrer les places de Champagne, ils l'abandonnèrent définitivement aux Espagnols, et, comme rançon de Boulogne, ils donnèrent à Henri VIII huit cent mille écus d'or (1344).
LXVI. Pendant que la guerre prenait à François I le temps que lui laissaient ses plaisirs, l'hérésie, dont il s'était fait l'allié au delà du Rhin , et qu'il avait quasi encouragée dans ses propres États , avait fait sous une nouvelle forme d'effrayants progrès. Certes, la France n'avait que faire d'une morale plus relâchée, telle que celle de Luther ou de Henri VIII. De l'aveu même des novateurs d'outre- Rhin, depuis la prédication de ce nouvel évangile le débordement des vices avait redoublé autour d'eux, et, découragés, ils n'avaient plus d'espoir que dans la fin prochaine du monde. Que n'eût -ce pas été dans un pays déjà gangrené? Aussi les réformateurs français cherchèrent à vaincre le mal par une austérité apparente et à ramener de force la religion à sa pureté primitive. Plus fermes dans leur orgueil que Luther, dédaignant complètement l'amour, sans lequel pourtant les œuvres ne sont rien, ils se complurent en des vertus farouches et hypocrites, et ne reculèrent devant aucune violence pour les imposer.
LXVII. Proscrits pour d'audacieux outrages au culte catholique, quelques-uns d'entre eux se réfugièrent en Suisse. Ce pays, libre derrière ses montagnes , était un asile inviolable, et, si le haut de ses vallées conservait pure et intacte la foi du moyen âge, plus bas
venaient s'abriter les bannis de toute l'Europe. Par les cols des Alpes étaient arrivés plus d'un moine apostat, plus d'un cynique professeur échappé de l'Italie; les défilés de la forêt Noire avaient donné passage aux disciples fougueux désavoués par Luther ; enfin , aux extrémités du Jura, deux grandes villes, versant à l'Allemagne et à la France leurs beaux fleuves du Rhin et du Rhône, recevaient en échange du dehors le courant des idées: l'une, Bâle, fière de publier les railleries du sceptique Erasme et ouvrant aux luthériens sa cathédrale, déjà célèbre par un concile rebelle; l'autre, Genève, envahie par les hérétiques français, secouant à la fois l'autorité de son évèque, de ses nobles et du duc de Savoie, et jalouse d'être la capitale d'une nouvelle doctrine.
LXVI IL A Genève, en effet, après des luttes sanglantes, et grâce aux hostilités* de François I contre la Savoie, les huguenots ou conjurés triomphèrent. Un enfant de la 'Picardie, Calvin, noté d'inlamie pour des vices cachés, y établit son âpre et impitoyable autorité (1532). Accusés d'avoir voulu l'empoisonner, prêtres et religieuses furent chassés ; en dépit des libertins, qui se flattaient de jouir désormais à l'aise , la dépense des habits et des repas fut fixée, la danse, les mauvais livres, les jeux de cartes interdits, l'adultère puni de mort. Tous les ans une enquête s'ouvrit sur les mœurs de chacun ; la prison et le bannissement étaient les moindres peines; une femme fut brûlée pour une chanson légère; un ami de Calvin, Michel Servet, osa le contredire, il eut le même sort. Peu curieux lui-même du bûcher, le faux Savonarole prit sans élection la présidence du consistoire et le gouvernement de la ville; rien, ni dans l'État ni dans les consciences, ne dut se soustraire à sa sainte domination. C'est ainsi qu'il rédigeait du premier coup sa confession d'Augsbourg et se faisait l'arbitre sans appel des choses divines et humaines, juste récompense de ceux qui avaient prétendu s'affranchir de l'Église.
LXIX. De la ville où ce despote régnait si durement , sa doctrine s'étendit au loin , et surtout en France, avec la souplesse inhé-