‹ Histoire de FranceChapitre 195 sur 339 · LIVRE V — FRANÇOIS I · texte numérisé non relu

LIVRE V — FRANÇOIS I

rente au génie du mal. Dans son oligarchie intellectuelle, il promettait aux jeunes clercs de Paris un avancement plus prompt, un pouvoir plus indépendant que dans la hiérarchie catholique. Pour les grands, ennemis des rigueurs, il trouvait d'heureux accommodements ; il caressait les princes du sang; il flattait leurs passions politiques. En Languedoc et en Dauphiné, il ranimait les fds des Albigeois et des Vaudois, et les alléchait par l'abolition du culte des images , le pillage des églises et des cloîtres. Les femmes se passionnaient pour lui, entraînées par leur imagination ou désireuses d'un rôle plus apparent dans les affaires de ce monde ; la sœur même de François I, Marguerite, reine de Navarre par d'Albret, son mari, se piquait d'être plus libérale que son frère, et, bien que peu sévère dans ses mœurs, offrait asile dans ses États aux puritains chassés de Paris. Enfin, par une mesure habile, Calvin gagna l'amour des marchands, race économe et austère ; révoquant la loi de l'Eglise qui les obligeait à trafiquer avec leurs propres fonds, il leur permit le prêt à intérêt , jusqu'alors privilège des juifs. De là un appât puissant pour ceux qui avaient besoin d'argent ou qui voulaient en prêter ; de là le rapide essor des banques protestantes de Genève ou de Hollande. Privés de toute autre jouissance, les calvinistes s'adonnèrent sans frein à celle de dominer et d'amasser. Par ces moyens s'organisait un parti bien supérieur par sa discipline et sa vigueur aux premiers réformés d'Allemagne et d'Angleterre , et destiné à les entraîner à sa suite ou à les renverser. La Réforme était complète ; aux quatre coins de l'Europe, royauté, aristocratie, gens d'esprit, leurrant les peuples encore crédules de l'annonce d'une religion meilleure, secouaient le joug de Rome, dépouillaient les couvents, persécutaient les prêtres, mutilaient la foi, et joignaient au despotisme politique la tyrannie encore plus dure des consciences.

LXX. Assurément le vieux monde féodal était moins digne de châtiment que cette poignée d'hérésiarques, maîtres de droit des consciences et des cœurs, sans respect pour la famille ni pour la propriété, couvrant de

leur infaillibilité personnelle depuis les simples tendances rationalistes jusqu'au communisme le plus monstrueux, brisant à la fois l'ordre social, la paix des nations et l'unité de l'Europe. Mais, contre ce torrent, Charles- Quint offrait seul à l'Église le secours de ses armes, et, relevant l'épée sanglante de Simon de Montfort, il prétendait par les mêmes violences étouffer l'hérésie, asservir le snintsiège et réaliser ses propres rêves de domination universelle, c'est-à-dire, à l'exemple des calvinistes , opérer par la force une prétendue réforme de l'Europe. Au contraire, François I restait partagé, éprouvant la même antipathie pour les huguenots que pour les Espagnols. Rien que son pouvoir royal fût absolu, qu'il eût soumis à ses fantaisies parlements, noblesse, clergé, son esprit hésitait à trancher les questions théologiques , et répugnait à gouverner les consciences par des supplices. Jouissant paisiblement de son omnipotence, il espérait que peut-être le temps ferait naître la lumière, qu'avec un peu de bonne volonté les hommes s'entendraient , et que son pays éviterait ainsi l'horreur des guerres civiles. Sans le savoir, cette politique insouciante préparait à la vérité son plus éclatant triomphe; mais elle ne devait pas évitera la France de cruelles et salutaires calamités.

LXXI. Tandis que Charles-Quint appliquait aux hérétiques les tortures inventées par la férocité espagnole contre les juifs et contre les Maures, qu'Henri VIII immolait à sa rage ses femmes et ses amis, que Genève imaginait des supplices nouveaux et raffinés, et que François I faisait tout pour retarder dans ses États ces impitoyables représailles, l'esprit de saint Dominique et de saint François, moins facile à ressusciter qu'une aveugle cruauté, esprit dont Dieu est l'unique et jaloux dispensateur, renaissait d'une manière merveilleuse en des pays divers. Plus d'un cœur, touché des malheurs de l'Église, mettait la cognée à la vraie racine du mal, et ne cherchait qu'en lui-même à réformer les abus , à triompher delà corruption, à faire une héroïque et libre violence à la nature humaine. Quoique sous le poids de la domination étran-

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