LIVRE V — HENRI II
le roi déchaîna contre eux la sévérité longtemps contenue des parlements. A Taris, dix-huit huguenots furent saisis et solennellement bridés sur la place de l'Estrapade; dans les montagnes de la Provence , vingtquatre villages de Vaudois furent réduits en cendres et leurs habitants exterminés. En même temps, dans sa colère, François I s'en prit à l'imprimerie, qu'il avait jusque-là encouragée, et qui propageait à foison les écrits des novateurs. Il tenta de lui ôter sa liberté. Mais, peu propres à ramener la foi et la piété dans les cœurs, ces essais capricieux ne firent qu'y surexciter la fièvre de la Réforme.
LXXV. Sans doute un souverain n'a pas moins que tout autre le droit de repousser la force par la force, et le devoir d'arrêter dans leurs violences ou leurs complots les coupables séducteurs des mœurs et des consciences. Toutefois, pour que son bras, mis au service de la religion, ne lui nuise pas au lieu de la défendre, il faut qu'il ait pour mobiles la vertu, le désintéressement, la générosité, qui confondent le vice sans exclure la persuasion. Cette puissance morale manquait complètement au parlement, à la Sorbonne, à François I. En même temps qu'ils persécutaient l'hérésie , magistrats et docteurs , se croyant plus sages que l'Église entière, opposaient leur incorrigible orgueil aux efforts du concile de Trente, et ni menaces ni avertissements du Ciel n'interrompaient les criminels plaisirs de la cour. Une affreuse contagion, venue d'Orient comme la peste noire, frappa les plus coupables, et porta une profonde atteinte à la vigueur de la race humaine. Le roi lui-même mourut victime de sa vie déréglée (1547). Il laissait un seul fils, Henri II, héritier de son cœur insouciant et voluptueux.
LXXVI. En même temps descendait dans la tombe le premier duc de Guise, regretté du peuple pour ses victoires, des pauvres pour ses aumônes, des hérétiques mêmes pour sa grandeur d'àme et sa modération. Si sa jeunesse n'avait pas été sans quelques écarts, pour s'en punir il portait depuis longtemps à son bras une chaîne de fer, et vivait . retiré au milieu de sa famille, à son château
préféré de Joinville, où sa femme s'entourait de pieuses fondations. Comme son père, il avait eu douze enfants. Lui-même, jusqu'à son dernier jour, avait élevé ses fils à l'école de l'honneur et de la vaillance. Digne rejeton de ce héros et compagnon de ses combats, François d'Aumale avait déjà reçu comme lui des blessures désespérées. Un jour, le fer d'une lance s'était brisé au-dessus de son œil; Ambroise Paré n'avait pu l'arracher de sa tète qu'avec des tenailles et le pied sur son visage. Le célèbre médecin le croyait perdu, et n'attribua qu'à Dieu la gloire de sa guérison. Loin de l'affaiblir, la souffrance ne fit que mieux tremper cette vigoureuse nature. Le plus grand prince eût souhaité d'avoir pour fils ce beau jeune homme, ami des armes et des chevaux, au grand et noble cœur, aux allures royales, et Henri II, bien pâle à côté de lui, voulut du moins qu'il fût son premier ami.
LXXVI I. Archevêque de Reims et cardinal, le second des Guises était aimable et prodigue dans le monde , sérieux dans les affaires, profond dans la science. Il parlait toutes les langues vivantes, et passait pour le prélat le plus accompli, le plus éloquent de son temps. De mœurs régulières, il résidait souvent dans son diocèse, le parcourait sans relâche, tenait des conciles provinciaux; il dota Reims d'un collège, d'un séminaire, d'une université, et amena les jésuites en France. L'ambition était son seul défaut : elle en faisait un homme d'Etat plus ardent et moins modéré que son frère, rôle difficile à concilier avec les devoirs de l'Eglise. Leur sœur Marie de Lorraine, refusée naguère à Henri VIII, était reine d'Ecosse, et leur avait envoyé dès l'âge de six ans sa fille Marie Stuart, destinée par eux au dauphin François.
LXXVIII. Sûrs ainsi du futur roi de France, les deux Guises n'avaient pas rougi de se faire auprès d'Henri II une alliée moins honorable de la vieille, mais encore puissante, Diane de Poitiers, digne successeur de César Rorgia dans le duché de Valentinois. Forts de sa faveur, ils formaient, avec le connétable de Montmorency, un triumvirat, dis-
lo