‹ Histoire de FranceChapitre 3 sur 339 · XXXI. Là, vivant en frère avec · texte numérisé non relu

XXXI. Là, vivant en frère avec

sa chère Thérèse, vêtu d'un sac de poils de chèvre, jeûnant jusqu'au soir, ce pauvre volontaire faisait, sans le savoir, l'admiration de ce siècle efféminé et des saints eux-mêmes. Ambroise et Martin le citaient à leurs disciples ; Jérôme lui écrivait du fond de l'Orient, et, sans l'avoir vu, le fils spirituel d'Ambroise, le divin Augustin, recherchait ses conseils et l'aimait tendrement.. S'il faisait encore des vers , c'était pour la fête annuelle de son

Denis l'Aréopagite arrivant à Lutèce. (P. 17.

hôte , saint Félix , ou pour un ami d'enfance, toujours présent à son cœur, le Gaulois Sulpice Sévère. Né comme lui aux bords de la Garonne, et comme lui visité par le malheur, celui-ci apprenait dans ce doux commerce le chemin de la pauvreté , et parvenait à se

détacher de tout , hormis de son pays natal et de son maître saint Martin, jusqu'au jour où il vit, par une révélation surnaturelle , le glorieux évêque de Tours expirer, les yeux fixés au ciel. Témoin de ses vertus et de ses miracles, Sulpice en fit une simple et touchante relation , que son ami Paulin reçut le premier, et que bientôt les libraires de Rome ne suffirent pas à copier pour les lecteurs avides de l'Afrique , de l'Egypte et de l'Asie. Chacun voulait connaître l'intrépide vainqueur des démons, le destructeur des idoles et des arbres sacrés, le père des pauvres qui tant de fois s'était dépouillé pour eux. Plus de quatre cents églises s'élevèrent en son honneur, trop heureuses si elles obtenaient une parcelle de ses rudes vêtements. Sulpice Sévère ne veut pas être le dernier à en bâtir une, et, pour le guider, Paulin lui envoie le plan de ses basiliques à saint Félix, et lui décrit la nef en forme de croix avec ses deux rangs de colonnes, les poutres sculptées du plafond tout brillant d'or, les

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peintures symboliques qui couvrent les murs, et les poétiques inscriptions qui en donnent le secret, enfin les arcades du cloître où s'ouvre l'église, la coupole isolée du baptistère dédié à saint Jean-Baptiste, et la fontaine d"eau vive où est plongé le néophyte.

XXXII. Tandis que les chrétiens employaient leurs loisirs et leurs fortunes à ces paisibles travaux, et donnaient à ce siècle efféminé de vaines leçons de pauvreté, l'Église de Gaule perdait, la même année que saint Martin, sa seconde lumière. Arraché à l'amour de son peuple, saint Ambroise mourait, et avec lui le dernier appui d'un trône caduc, où sept empereurs avaient passé sous ses yeux. Il n'était plus, cet homme puissant auprès de Dieu, qui de loin convertissait ou épouvantait les barbares. L'heure du châtiment arrivait enfin pour cette Rome qui, sourde pendant quatre siècles à la voix et à l'exemple des saints, laissait impunis le divorce et l'infanticide , qui rassasiait ses yeux du sang des gladiateurs, qui accablait les peuples d'une domination de plus en plus pesante. Ses propres fonctionnaires appellent les barbares à venir partager ses dépouilles. Deux cent mille Goths fondent sur l'Italie ; pour les repousser il faut les légions du Rhin , et la Gaule découverte est offerte comme une proie aux envahisseurs. Contenus depuis des siècles, ils se précipitent semblables au torrent qui a rompu sa digue. L'Auvergne seule leur échappe, et, du haut de ses montagnes de granit, elle voit, d'un côté, les Suèves, les Alains, les Vandales, ravager les plaines de la Seine, de la Loire et de la Garonne, et de là se jeter en Espagne; de l'autre, les Bourguignons s'engager dans la vallée de la Saône et du Rhône, et s'emparer de Vienne et de Lyon ; enfin, au midi, les Goths d'Alaric , que les dépouilles de Rome n'ont pas rassasiés, mettre à feu et à sang la Provence et l'Aquitaine.

XXXIII. Les deux Paulin virent, mais non du même œil, ces terribles Goths, géants à demi nus, sans peur et sans pitié. A l'approche de l'ennemi, le solitaire de Campanie, maintenant évèque de Noie, avait entonné un chant belliqueux. « Quand je serais

1 « la proie des Goths, joyeux je fêterais saint « Félix , au milieu de ces cruels Germains.

j « Si de lourdes chaînes faisaient plier ma « tête , elles n'emprisonneraient pas mon « âme. Libre et fier, mon cœur mépriserait « l'esclavage, et ma voix, inspirée par Tact niour, chanterait dans les fers. » Les barbares vinrent éprouver ce courage. Noie fut prise et pillée; pour racheter les captifs, l'évèque donna tout ; n'ayant plus rien , il se vendit lui-même pour rendre son fils à une veuve désolée, et il alla chanter dans les fers. Sa voix, sa douce figure, désarmèrent son maître. Affranchi, il fit encore vingt ans le bonheur de son peuple et la joie des pauvres, jusqu'à ce que, endetté pour eux, il vit saint Martin lui ouvrant le ciel et venant au-devant de lui. En ce même temps, le petit-fils d'Ausone traînait une vie inquiète et misérable. Les Goths avaient brûlé Bordeaux ; la maison et la fortune de Paulin y passèrent ; trop heureux d'avoir la vie sauve, il suivit le flot des fugitifs qui venaient de tous côtés s'embarquer à Marseille. 11 lui restait quelque bien en Grèce ; mais , ô fatale nouvelle ! d'autres barbares l'y ont devancé. Le voilà chargé de sa mère et de sa femme, abandonné de ses enfants, réduit à travailler de ses mains et bientôt seul, octogénaire, criblé de dettes, regrettant, mais un peu lard, de ne s'être pas fait moine dans sa jeunesse. Un jour, un Goth installé dans ses terres se convertit, et lui envoya de quoi mourir à l'abri de ses créanciers. Il finit dans la pénitence, remerciant Dieu de l'avoir tiré de sa douce oisiveté.

XXXIV. Ainsi des Gaulois, les uns, pauvres volontaires, étaient les consolateurs et la dernière gloire de leur pairie ; les autres étaient brutalement arrachés à leurs richesses et à leurs jouissances. Adieu bains, spectacles, festins, palais magnifiques, gracieuses villas, délices raffinées de la vieille Rome. Pour vous fuir, inutile d'aller encore jusqu'en Palestine ou en Thébaïde. Les barbares ont fait partout des déserts; ils ont tout détruit, excepté ce que l'Église sauvera dans ses cloîtres. Du fond de l'Orient reviennent , comme à leur rencontre, deux solitaires gau-

LES BARDAHES

lois, apportant les règles et les traditions des plus saints anachorètes. Sur la terre où aborda jadis sainte Madeleine, ils fondent deux couvents, asiles ouverts aux débris de l'empire, pépinière de soldats pacifiques de la nouvelle Rome. C'est Saint-Victor de Marseille, où bientôt cinq mille religieux vivent sous les ordres de Cassien ; c'est Lérins , rocher peuplé de serpents, qui, à la voix de saint Honoré, devient une école de saints et d'évèques pour la Gaule entière. L'esprit monastique se propagea avec une merveilleuse rapidité sur les bords de la Saône et du Rhône, au milieu des Bourguignons, les plus doux des barbares. Leur nom venait des bourgs ou forts des frontières, où les plus braves avaient longtemps tenu garnison pour les Romains ; les autres avaient travaillé comme charpentiers dans les provinces, et maintenant encore ils se croyaient moins les conquérants que les alliés et les soldats de l'empire. Tandis que, sous leur domination, les professeurs de Vienne et de Lyon continuaient leurs leçons, des couvents de trois à quatre cents moines s'établissaient aux environs d'Agde , d'Arles , de Lyon , de Vienne, et au tombeau de saint Maurice en Valais , jeunes écoles dignes de rivaliser avec leurs aînées de LicruEré et de Marmoutier.

XXXV. De là sortaient non seulement des évèques pour défendre et relever les villes de la Gaule, mais encore des apôtres pour convertir les barbares des plages lointaines. Né au bord de l'Océan, saint Patrice avait été enlevé à quinze ans par des pirates et vendu en Irlande pour y garder des troupeaux : heureuse captivité, où, dans le silence des champs, Dieu fut son compagnon fidèle, son maître, son ami. Après huit années de misère et d'aventures, il se trouva libre, mais pris d'une passion violente pour la conversion des âmes. Il étudia tour à tour à Marmoutier, à Auxerre, à Lérins, à Rome, et partout le suivait l'image des Irlandais dans les larmes qui réclamaient son secours. Encouragé par le souverain pontife, il repart pour la terre de son esclavage , en chasse les derniers druides, et de celle île sauvage

fait l'île des Saints, qui un jour rendra au centuple ces bienfaits à la Gaule.

XXXVI. La moisson était grande : il y avait à convertir les Goths et les Bourguignons séduits par les ariens, les Francs, les Huns, les Lombards et toutes ces tribus païennes déjà prèles pour une nouvelle invasion. Mais, ô légèreté de l'homme ! quelques années de repos suffirent pour éteindre la ferveur qui venail de peupler les cloîtres. Les Goths avaient passé en Espagne à la suite des Vandales ; la Gaule était p;ur un moment délivrée des barbares. Aussitôt villes et villas de réparer leurs ruines ; Trêves de rebàlir son amphithéâtre pour de nouveaux spectacles ; chacun de jouir avec cette hâte et cette insouciance qui naissent de longs dangers. Parmi ceux que les calamités publiques avaient ramenés à Dieu, plus d'un moine, fier de ses austérités, se complaisait maintenanl en de vaines et périlleuses rêveries. Lérins même, au lieu d'envoyer des apôtres à la Germanie, devenait un foyer d'hérésie à assiéger et à détruire. Si , en Orient, des cœurs lâches avaient cherché un refuge dans le manichéisme et reconnu au mal une existence éternelle et fatale, en Gaule, au contraire, les pélagiens, fils d'Arius, niaient non plus la divinité de Jésus- Christ, mais la nécessité de sa grâce, et se vantaient à eux seuls de faire le bien et de sauver le monde.: erreurs ennemies en apparence, mais sœurs par leur égoïsme et leur stérilité. Bien que ce siècle ne connût ni la presse ni la vapeur, ces grandes questions passionnaient au loin les âmes. Des murs d'une petite ville d'Afrique, que les Vandales allaient réduire en cendres, l'ardent Augustin épuisait son génie à les résoudre toutes. Sa plume infatigable ne pouvait répondre assez vite aux questions pressantes de Prosper de Bordeaux et de saint Hilaire d'Arles, qui à leur tour parlaient, écrivaient, voyageaient pour la vérité , et allaient deux fois à Rome retremper leur courage.

XXXVII. Ailleurs c'étaient le pieux saint Loup de Troyeset le savant Germain d' Auxerre qui réunissaient des conciles, raffermissaient la foi des évèques, et de là partaient pour la

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Grande-Bretagne, premier foyer de l'hérésie. En route, ils passèrent près de Paris, au village de Nanterre. A leurs genoux se jeta une angélique petite fdlede sejit ans, qui voulait être fiancée à Jésus-Christ. Frappés de l'étincelle de charité qui déjà brillait dans l'oeil de Geneviève , les évèques reçurent ses vœux, et confièrent à son amour une image du Sauveur. Pendant que les hommes d'esprit se disputent la ruche de vérité , c'est cette vierge qui, amassant le miel des bonnes œuvres, va, sans le savoir, trancher le différend . Sa jeunesse est dévouée aux plus humbles devoirs de la piété fdiale; il n'en reste d'autre trace qu'un puits vénéré, où se renouvela pour sa mère aveugle le miracle de Tobie. Orpheline à quinze ans, elle vint à Paris, adopta les pauvres pour ses enfants, pour sœurs quelques vierges consacrées au Seigneur, ne vécut quede pain et de légumes secs, se fit pilote pendant la faminepour amener des bateaux de blé, nourrit la ville entière de

ses pieuses largesses, et réalisa toutes les merveilles d'une ingénieuse charité.

XXXVIII. Bientôt un affreux orage vint mettre en évidence la vertu de Geneviève, et balayer les systèmes bâtis sur le sable. Attila, le fléau de Dieu, la terreur des empereurs, a passé le Rhin à la tète des Huns, les plus laids, les plus cruels, les plus sauvages des barbares. Trêves, Metz, Troyes, ne sont plus qu'un monceau de ruines, et à ce bruit toute la Gaule sèche d'épouvante. Fous de peur, les Parisiens entassent leurs

Sainte Geneviève. (P. 24.

effets sur des chariots, et veulent fuir. Geneviève seule les rassure et leur promet que Dieu les épargnera. Mais l'ennemi approche ; il est aux portes ; des cris s'élèvent contre la sainte : Elle trahit ! le peuple périt par sa faute! Qu'elle meure, l'hypocrite, la magicienne, la perfide! Les uns veulent la brûler , les autres la jeter à la Seine. Pendant

cesrumeurs.ledanffer s'éloigne. Attila s'est dirigé sur Troyes: là saint Loup est venu au-devant de lui, et, pris d'amitié pour ce beau vieillard, le féroce conquérant a épargné sa ville. Maintenant c'est à Orléans de trembler; les environs son t comme inondés de ces Huns , qui mangent et dorment sur leurs chevaux , toujours prêts au festin ou au carnage. Ici encore l'évêque raffermit les courages :

debout sur les remparts, saint Aignan soutient les assiégés , et leur annonce une prochainedélivrance.

En effet , après de longs jours d'anxiété , un nuage de poussière leur signale l'approched'unearméeamie; tout ce qui restait de guerriers romains ou barbares s'était réuni pour sauver la Gaule. Attila abandonne malgré lui le siège d'Orléans, et recule pour concentrer ses hordes qui pillaient à cinquante lieues à la ronde. Les deux armées se heurtent dans les plaines de Châlons-sur-Marne (451), choc mémorable et dernier triomphe des aigles romaines. Après une lutte acharnée, que la nuit termina-, Attila fut forcé de quitter le champ de bataille; les vainqueurs, affaiblis, n'osèrent le poursuivre, et il se retira lentement, dé-

LES BARBARES

chargeant sa rage sur toulce qu'il rencontrait, et n'épargnant ni l'évêque de Mayence, ni les pieuses vierges de Cologne.

XXXIX. Pélagiens et semi-pélagiens disparurent dans cette tourmente, avec les derniers vestiges de l'administration romaine, et la Gaule appartenait de plus en plus aux barbares. Au premier rang des vainqueurs de Chàlons avaient combattu quelques milliers de Francs, couverts de peaux de bêtes , et leur framée ou hache d'armes avait fait de larges trouées parmi les Huns.

Leur chef Mérovée se distinguait de tous par sa longue et luisante chevelure, privilège de safamille.G'étaient les fils de ces indomptables guerriers que Constantin se vantait d'avoir soumis, et qui depuis étaient les fidèles alliés de l'empire. Cantonnés d'abord aux bouches du Rhin, ils s'étaient avancés peu à peu jusqu'à la Somme , dans ces plaines de

Belgique désertes par les incursions des Germains. Fils de Mérovée, leur roi Childéric rechercha aussi l'amitié des Romains. L'Italie étant aux mains des Huns et des Vandales, il alla solliciter jusqu'à Constantinople le manteau de pourpre et le titre de maître de la milice impériale. Avec ce nom respecté, il occupait militairement et gouvernait en souverain tout le nord de la Gaule. Mais bientôt ses mœurs débauchées le firent détester des Francs euxmêmes , qui le chassèrent honteusement , et mirent à sa place le Gaulois Egidius. Ce chef

Saint Loup arrête Attila. (P. 24.)

à mœurs romaines, qui les voulut charger d'impôts, leur déplut à son tour. En même temps, Childéric, réfugié en ïhuringe, enlevait le tribut envoyé à Constantinople , l'offrait en son nom comme prix de la faveur impériale, et, sur l'appel de ses amis, reparaissait en Gaule. Abandonné de tous, Egidius ne put lui résister. L'incorrigible Franc

ramenait avec lui une femme enlevée à son hôte, le roi deThuringe, et ce fut de cette union que naquit le célèbre Clovis. A sa mort, Childéric fut enseveli près de Tournay, avec son cheval de bataille, sa hache d'armes, son manteau semé d'abeilles d'or et tout un trésor de monnaies des empereurs d'Orient.

XL. Pendant qu'au nord les Francs cherchaient, comme les Bourguignons , à régner sous le nom des Romains , au midi, les Goths, revenus d'Espagne , prétendaient rétablir l'empire pour leur propre compte, s'emparaient des meilleures terres, pillaient les villes, faisaient de Toulouse le dépôt de leurs trésors, et de là assiégeaient Arles, Narbonne, Bourges et Clermont. Un instant, l'Auvergne parut capable de leur résister. A l'abri de ses montagnes, quelques grandes familles menaient encore une vie pure et active, et, chose rare, conservaient au faîte des honneurs une noble grandeur d'âme. C'étaient les Avite, les Ferréol, les Apollinaire, les Syagre, unis entre eux par des mariages, et, de père en fils, préfets de Gaule, consuls,

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généraux. Tandis qu'un Ferréol arrête les Goths devant les murs d'Arles, qu'un Avite fait contre eux la guerre de partisans dans les montagnes, qu'un Syagre relève le drapeau romain jusqu'aux bords de la Seine, Sidoine Apollinaire, leur parent et leur ami, quitte la préfecture de Rome pour l'évêché de Clermont. Suivant l'usage, il devient en même temps défenseur de la ville , vaste et périlleuse magistrature inventée en ces jours de trouble contre les traîtres, les voleurs et les barbares. A la faveur de la guerre, les criminels disparaissaient et restaient impunis. Les villes étaient sans communications , les routes infestées de brigands. Enlevée par eux, une-malheureuse dame avait été vendue secrètement à Clermont. Après de longues recherches, ses parents découvrirent qu'elle était morte, et que ses ravisseurs s'étaient réfugiés à Troyes. C'est l'évêque Sidoine qui écrit à saint Loup pour obtenir justice et indemnité. D'un autre côté, les Bretons s'étaient soulevés, et, du fond de l'Armorique, que les Romains n'avaient jamais bien soumise, venaient vendanger les vignes, brûleries maisons et enlever les paysans. C'est encore Sidoine qui implore la pitié de leur chef pour un pauvre laboureur à qui ses soldats ont tout pris.

XLI. Cependant, autour de lui, l'Aquitaine et la Provence sont la proie des Goths. L'hérésie charme par ses complaisances et par ses flatteries ces nouveaux fondateurs d'empire. Arien furieux, leur roi Eric persécute les chrétiens : huit évoques sont mis à mort, et restent sans successeurs ; les portes et les toits des églises sont enfoncés, et les bêtes vont brouter l'herbe au pied des autels. L'Auvergne , menacée , envoie un ambassadeur à Toulouse. Mais ne va-t-il pas, comme tant d'autres, trahir son pays et le vendre à l'ennemi? Bientôt, en effet, les Goths viennent de toutes parts heurter les murs de Clermont. Sidoine soutient les courages, dirige la défense, fait manger jusqu'à l'herbe des remparts; et, quand après , un long siège il faut se rendre , il demande à l'évêque de Marseille une rançon pour les captifs, un toit et du pain pour les bannis.

Il alla le premier pleurer dans l'exil la ruine de sa patrie , et ne revint que pour finir ses jours dans les humbles travaux du saint ministère. « Tu me demandes des vers, répon- « dait-il à un ami, et comment en faire au « milieu de soldats ivres , insatiables , à la « chevelure graissée de beurre rance, qui « nous assourdissent de leurs chants germa- « niques? Les vers de six pieds ont fui devant « ces barbares de sept pieds. » Triste et dernier jeu de mots de la poésie latine expirante.

XLII. Ainsi, à la fin, les fils d'Arioviste l'emportaient sur les successeurs de César. De plus en plus incapable d'être libre , la Gaule, après avoir appartenu au plus puissant empire de l'antiquité, retombait, corrompue, asservie, misérable, sous le joug des Germains. Le paganisme avait porté ses fruits , épuisé ses ressources. Allaient-ils régénérer le monde romain , ces féroces conquérants, traînant à leur suite de longues files de captives, buvant le vin dans les crânes de leurs ennemis , et immolant des victimes humaines à leurs divinités sauvages? Vers la même époque, ils envahissaient, à l'autre extrémité de leurs déserts, un second empire, qui n'était ni moins vaste, ni moins riche, ni moins éclairé, la Chine, merveilleuse nation, possédant déjà tous les secrets de la science, et qui reste encore debout , dans son éternelle décrépitude, pour nous montrer le chef-d'œuvre de la sagesse humaine rajeuni par des barbares. De même en Occident, sans l'Eglise, qui allait faire leur éducation, ils n'auraient perpétué que les vices, les orgies, la servilité, la tyrannie du Bas- Empire.

XL III. Heureusement, sur la brèche des villes assiégées, restaient debout de courageux chrétiens, d'intrépides évèques, séparés les uns des autres, espérant peu dans l'avenir, tentés de croire à la fin du monde, et pourtant ayant assez de grandeur d'âme pour remplir leur devoir jusqu'au bout, assez de majesté pour désarmer et dompter les envahissements, assez de puissance pour léguer aux générations futures une force, une chasteté, une richesse, une égalité, une liberté, plus grandes qu'il n'en fut jamais. Tandis qu'amphithéâtres

LES BARBARES

et thermes tombaient en poussière, ils firent respecter leurs maisons de prière, de travail, d'hospitalité, et, sous le manteau sacré de la charité, ils dérobèrent à des bras destructeurs les dépouilles les plus précieuses : dans leurs sanctuaires, les vases ciselés, les statues, les tableaux et les lois antiques de l'architecture; dans leurs chants sacrés, les riches traditions de la musique grecque ; dans leurs hôpitaux, la pratique de la médecine; dans

leurs cloîtres, les plus beaux monuments de la science, de l'histoire et de la poésie ; dans leurs lois canoniques, les principes du droit et de la justice ; dans leurs élections et dans leurs conciles, le type des constitutions libres. A l'insu des barbares, qui exécutaient en aveugles les décrets de la colère divine , et qui s'acharnaient sur les ruines de l'empire, l'Eglise leur en conservait tout ce qu'il y avait de glorieux, de noble et de digne.

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Haches, fers de lance, bracelets, etc., de l'époque celtique.

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