LIVRE Y
HENRI II
leurs drapeaux. Ces forces écrasantes inondent les bords de la Moselle, et resserrent les assiégés dans la place. Au bout d'un mois. l'Empereur arrive en personne, pâle, maigre, goutteux, les cheveux blanchis par l'âge, se tenant à peine à cheval. Il vient stimuler de sa vieille ardeur une armée qui ne fait rien sans lui. Sur-le-champ il fait battre en brèche la muraille qui tombe au bout d'une semaine, et laisse apparaître derrière elle un nouveau mur de huit pieds, élevé comme par enchantement. L'Empereur ordonne pourtant l'assaut ; il s'y fait porter en litière ; mais Guise l'attend sur la brèche, et rejette en désordre ses formidables colonnes. Charles-Quint veut les ramener; ils refusent. « Je n'ai plus de « soldats, s'écrie-t-il. Il ne me reste qu'à dire « adieu à l'Empire et à me faire moine. » En effet, une seconde attaque tentée d'un autre côté ne réussit pas davantage. Les pluies d'automne remplissent d'eau les tranchées et les mines ; après deux mois de travaux, l'ennemi lève le siège, abandonne son camp, et bat en retraite par des routes affreuses. La cavalerie française poursuivit les fuyards ; trente mille périrent dans les boues , et le nombre en eût été bien plus grand sans l'humanité de Guise, qui recueillit avec soin les blessés et les malades. Par son héroïque défense de Metz, il venait de sauver la France entière d'un désastre retombé sur l'ennemi , et, tout jeune, il avait dépassé la gloire de son père. Paris le reçut en triomphe, fit des chansons pour les vainqueurs, des calembours sur les vaincus, et tout ce que sait inventer le joyeux esprit français.
LXXXII. Quant à Charles-Quint, accusant la fortune de ne pas aimer les vieillards, il se préparait à étonner par son abdication le monde qu'il n'avait pu soumettre à son despotisme, et il était résolu de se retirer dans un couvent d'Espagne. Toutefois, conquérant déchu, il ne perdait pas l'espoir de goûter derrière les murs de son cloître la jouissance d'être vengé, et, de loin , il dirigeait encore les armées de l'Espagne et de l'Empire. Il venait de compléter le cercle de fer dans lequel il étreignait la France , en mariant son fils, Philippe II, à la reine d'Angleterre,
Marie, héritière catholique de Henri VIII, et avec ce nouvel allié il espérait enfin entraîner la balance.
LXXXIII. L'année suivante, les Impériaux revinrent avec les Anglais par la Picardie. Térouanne fut prise d'assaut, et, sans le souvenir de la courtoisie de Guise à Metz, la garnison eût été massacrée. L'ennemi se contenta de raser la ville. Cette fois le roi luimême vint se mettre à la tète des troupes avec toute la cour. Sous ses ordres commandaient le duc de Guise d'un côté , et de l'autre le vieux Montmorency et son neveu Coligny, secrètement jaloux du défenseur de Metz. L'ennemi s'avançant pour dégager le fort de Renty, il y eut un choc très vif. Guise, brûlant de remporter un nouveau triomphe, fit des prodiges de bravoure ; ses rivaux , par leur inaction, rendirent le succès incomplet. Il fallut lever le siège de Renty (1554). De là, entre eux, d'amers reproches et le germe d'une longue et mortelle inimitié.
LXXXIV. En Italie, où les Français venaient de rentrer, la guerre les trompait toujours par des perspectives de conquêtes peu solides. Le brave Gascon Monlluc , élève et compagnon des Guises, avait pénétré en Toscane, et s'était installé à Sienne. Assiégé par des forces supérieures, il avait repoussé toutes leurs attaques ; après une défense de dix mois, il était sorti de la place avec armes, bagages et canons, mais presque sans soldats. Laissant la Picardie au connétable et à son neveu, Guise, mécontent, mais non inactif, vint renforcer ces braves débris, et leur ramena la victoire. Maître de Bologne, de Rimini etd'Ancône, il investit Civitella sur le territoire napolitain. Petit-fils de Louis XII par sa femme, il pouvait personnellement prétendre à la couronne de Naples, que lui ofi'rait la noblesse, gagnée par ses exploits. Il déclara qu'il combattait pour la France et non pour lui. Ce noble refus lui aliéna les esprits, et un instant sa fortune parut venir échouer là, devant les murs d'une misérable petite forteresse. Les Espagnols arrivèrent en nombre pour la lui faire abandonner ; il remit à Montluc ses troupes épuisées, et revint seul en France.