LIVRE V — HENRI II
LXXXV. Vaincu en apparence, Guise n'en était pas moins rappelé pour réparer un grand désastre et pour jouir de l'humiliation de ses rivaux. Le roi et la France entière l'attendaient comme un sauveur. En son absence, Coligny, désireux de faire aussi quelque coup d'éclat, s'était jeté dans Saint- Quentin assiégé. D'accord avec lui, son oncle le connétable était accouru avec vingt- huit mille hommes , espérant écraser l'ennemi entre les siens et la place ; mais les Impériaux prévinrent brusquement son attaque, taillèrent en pièce son armée, et, pour que la victoire fût complète, le firent lui-même prisonnier; Saint- Quentin fut pris d'assaut, et Coligny également forcé de rendre son épée (1557). En apprenant ce succès, Charles- Quint avait tressailli dans sa retraite : « Mon fils est-il à Paris? » s'était-il écrié. Mais le grand homme n'était plus là pour stimuler ses soldats ; ils s'amusèrent au siège de quelques petites places, et laissèrent à Guise le temps de revenir. Henri II le reçut à bras ouverts, et le nomma, dans sa frayeur, lieutenant général de toutes ses armées.
LXXXVI. En présence du péril, le sauveur de Metz résolut de payer d'audace. Feignant des préparatifs contre le Luxembourg, il partit secrètement au milieu de l'hiver, et parut le 1er janvier sous les murs de Calais , ville réputée imprenable , précieux pied-àterre des Anglais sur le continent. En huit jours il prit deux forts avancés , qui étaient la clef de la place , et emporta la citadelle d'assaut. Le neuvième, Calais capitula, et la population anglaise tout entière dut quitter la ville sans rien emporter. Une flotte ennemie parut, mais trop tard ; déjà des vaisseaux français , arrivés sous main de Bretagne et de Normandie, occupaient le port. Ainsi, par une surprise incroyable , Guise venait de réparer la perte de Saint- Quentin, d'effacer la dernière trace de la domination anglaise et de rendre à la France la courageuse patrie d'Eustache de Saint-Pierre (1558). Le peuple d'outre-Manche accusa de ce coup fatal l'incurie du pouvoir ; la reine Marie en mourut de chagrin ; avec elle disparurent pour Philippe II la couronne et l'alliance de l'Angle-
terre. Quant au vainqueur, il fut porté aux nues ; mais, infatigable et peu soucieux de se reposer, comme les gens médiocres, sur un premier succès, il courut à l'est, et emporta d'assaut Thionville, forte place d'où l'ennemi ravageait impunément la Champagne et les Trois-Évèchés.
LXXXVII. Ces combats étaient entremêlés de fêtes splendides, où à la joie des victoires se joignait pour les Guises celle de plus d'un riche mariage. Comme c'était convenu , leur nièce Marie Stuart épousa le jeune dauphin François, et le duc de Lorraine, leur cousin, obtint la main d'une fille du roi. C'était trop de gloire et de puissance pour ne pas se faire une foule d'ennemis. En présence de ces honneurs , la jalousie des grands ne connut plus de bornes. Le roi lui-même était effrayé d'une grandeur à la veille peut-être de surpasser la sienne ; voyant que la guerre ne faisait que l'accroître, il ouvrit l'oreille aux conseils de paix du vieux Montmorency. De son côté , l'ennemi, épuisé de ressources, privé de l'Angleterre, attaqué par les Turcs en Hongrie, menacé par les protestants d'Allemagne et des Pays-Bas, désirait ardemment suspendre les hostilités. C'était le cas de lui imposer de dures conditions. Mais, pressé d'en finir, Henri II traita à Cateau-Cambrésis (1559), rendit près de deux cents places ou châteaux, que ses troupes occupaient en Italie ou à la frontière du Nord, réintégra dans ses Etats le duc de Savoie, réduit depuis longtemps à faire le métier de général ennemi, et ne garda que Calais et les Trois-Évèchés. Guise, mécontent, se retira à Joinville, livrant de nouveau la cour aux Montmorency, et attendant avec patience qu'on eût encore besoin de lui.
LXXXVIII. Ainsi se termina cette lutte acharnée de la France et de l'Espagne.
L'Italie, que ces deux nations s'étaient disputée, n'avait pas su profiter de leur rivalité pour défendre son indépendance. En dépit des efforts de Jules II et des bienfaits de la renaissance catholique, l'influence politique des papes ne s'était pas relevée. Vaincue sur la terre ferme, Venise Tétait encore davantage sur mer par les riches conquérants des