LIVRE V — HENRI II
deux Indes. Les rois de Naples et les Sforza étaient remplacés par les Espagnols et parles Médicis, et les ducs de Savoie servaient humblement les dominateurs de la Péninsule.
Malgré de nombreux échecs, Charles-Quint, du fond de la tombe où il venait de descendre, triomphait donc en apparence, et pourtant il était mort inquiet, découragé comme un vaincu. Sentant que la main la plus forte était impuissante à fondre les peuples si divers de son empire, et qu'une seule tête ne suffirait pas aux affaires qui avaient usé la sienne, il avait lui-même, en la quittant, brisé cette puissance que sa vie s'était passée à agrandir. Dans ce partage, à son frère Ferdinand, déjà roi de Hongrie et de Bohême , il avait laissé l'empire d'Allemagne, vaste édifice qu'il avait trop négligé, et dont les princes protestants conspiraient la ruine. Le temps était passé où les souverains de tous ces États étaient librement élus par leurs peuples et confirmés par le pape. Aussi dédaigneux pour la consécration de l'Église que pour la liberté des peuples, Ferdinand déclara l'Empire et les couronnes de Bohème et de Hongrie désormais héréditaires dans sa famille ; si protestants ou catholiques attaquaient son pouvoir, il était résolu de le défendre les armes à la main.
LXXXIX. Par une préférence maladroite , Charles-Quint avait donné à son fils , outre Naples et le Milanais, la Franche-Comté, la Flandre, l'Artois et les Pays-Bas, héritage de Bourgogne, antipathique à l'Espagne, que l'Allemagne eût bien mieux défendu contre la France. Un moment roi d'Angleterre, Philippe II avait par là complété la désastreuse bigarrure de ses États. Son propre caractère ne devait pas lui être moins funeste. Digne du peuple qui massacrait les Indiens d'Amérique sous prétexte de les convertir , et se croyant appelé en Europe à étouffer l'hérésie dans le sang , ce prince sombre et sans pitié perfectionnait l'inquisition, multipliait les supplices, faisait périr son propre fils dans les cachots, et, pour éviter les écarts de l'esprit humain, en paralysait l'activité. Sous l'empire des mêmes passions, l'Espagne, encore riche de jeunesse , toute brillante de col-
lèges, de couvents et de cathédrales, et à qui sa lutte séculaire contre les musulmans semblait assurer pour longtemps une vigueur à toute épreuve, cédait à la tentation d'arriver par l'or et par le fer à la domination universelle, et acceptait une honteuse tyrannie dans l'espoir d'asservir les autres peuples. De là pour elle, en peu d'années, une prompte et effrayante décrépitude.
XC. Au contraire, la France, une et compacte, trempée par une lutte inégale, formée dans l'art de la guerre par les Suisses , les Italiens et les Espagnols, était, quoique petite et vaincue, en état de disputer la suprématie de l'Europe. Ses troupes nationales avaient renoncé aux armures de fer et à la lourde cavalerie du moyen âge, et pouvaient désormais se passer des Suisses et des lansquenets. Non content de les commander , le duc de Guise s'occupait sans relâche de perfectionner leur organisation, recevait de tous côtés des chevaux, des armes, et s'occupait plus que personne d'appliquer à l'infanterie l'usage de la poudre à canon, et de remplacer les flèches de l'arbalète parles balles de plomb de l'arquebuse ou du mousquet, terribles projectiles dont il devait être un jour la victime. Malheureusement comme au temps des Valois, ces forces allaient se consumer en guerres civiles, triste remède à la corruption qui menaçait encore une fois d'éteindre toutes les lumières de l'esprit humain.
XCI. Fidèles à leur tactique et non contents de séduire la multitude par leur superbe austérité, les calvinistes avaient pris l'importance d'un parti politique. Ils avaient réuni sous leur drapeau les grands qu'offusquait le crédit des Guises ; d'un côté, Coligny, le prisonnier de Saint-Quentin, avec ses frères, dont l'un cardinal ; de l'autre, les deux Bourbons, sujets médiocres, tenant à la famille royale par une suite d'aïeux obscurs et par un fils de saint Louis , mais fort entêtés de leur dignité de princes du sang. Antoine, l'aîné, était devenu roi de Navarre en épousant Jeanne d'Albret , fille de l'hérétique et licencieuse Marguerite ; Condé s'était marié dans la famille de Coligny. Tous deux étaient menés au prêche et stimulés, dans leur ambi-