LIVRE V — CHARLES IX
CV. Pendant ce temps-là, les huguenots avaient reçu de nombreux renforts d'Allemagne, et menaçaient Paris. Guise revient à temps pour mettre la capitale en état de défense, poursuit, l'épée dans les reins, Condé qui veut rejoindre les Anglais, le gagne de vitesse, et lui barre le passage à Dreux. Il semble que sur ce petit champ de bataille l'Europe entière doive vider sa querelle : aux lansquenets réformés les catholiques français opposent, à l'aile gauche, quelques bataillons suisses envoyés par Lucerne, à l'aile dr^te deux mille Espagnols en passage pour les Pays-Bas; eux-mêmes sont commandés par le vieux Montmorency ; Guise se tient en réserve avec cinq cents chevaux d'élite. Après deux heures d'hésitation, Condé attaque le centre avec furie, et l'enfonce. Toujours malheureux, Montmorency reçoit une balle dans la mâchoire, et reste prisonnier. Ses troupes se débandent. Dans leur élan, les réformés arrivent jusqu'aux bagages. Mais, à droite et à gauche , Suisses et Espagnols restent inébranlables, et de temps en temps Guise se dresse sur ses étriers, guettant le moment où le désordre arrivera à son comble. Alors il s'avance au milieu des fuyards: « Allons, « dit-il, tout est à nous; la bataille est ga- « gnée. » En effet, sous la protection de ses beaux escadrons qui déblayent le terrain, le centre se rallie , et forme avec les deux ailes comme un croissant qui de toutes parts se rabat sur l'ennemi. Condé, qui veut arrêter la déroule, tombe de cheval, blessé, et reste prisonnier. Coligny seul parvient à gagner la Loire avec sa cavalerie, laissant sur le champ de bataille trois à quatre mille hommes, son artillerie, ses drapeaux et son général en chef (1562). Les catholiques avaient perdu plus de monde ; mais ils avaient la victoire pour se consoler. Le soir, Guise offrit au prince qui avait trahi la France de partager son souper et son lit dans une pauvre maison de paysan, et le captif, que sa défaite empêchait de fermer l'œil, vit son vainqueur dormir sans défiance à ses côtés. Le lendemain, après avoir fait soigner les blessés et enterrer les morts , Guise donna la liberté à dix -sept cents lansquenets allemands, et les
recommanda à sa mère Antoinette, qui les nourrit et les habilla à leur passage en Champagne.
CVL A la nouvelle de cette victoire, ce ne furent que prières publiques et feux de joie ; car elle sauvait l'État d'un changement de religion. Seule Catherine de Médicis ne la désirait pas , ou la voulait moins complète. Inquiète, mécontente, elle fit tout pour empêcher le siège d'Orléans , qui devait couronner le triomphe des catholiques. Guise ne reçut ni artillerie ni munitions. Mais , ne s'airètant pas pour si peu, il passa la Loire, coupa les communications d'Orléans avec le Midi , emporta d'assaut le faubourg du Portereau, et fit ses préparatifs pour l'attaque des îles du pont. Au moment de perdre le boulevard de leur puissance, les huguenots sentirent que ce serait pour eux le coup de grâce , et qu'ils tomberaient dans toute la France à la merci du vainqueur. Ils eurent recours au bras d'un assassin. La veille de la grande attaque, Guise, allant au-devant de sa femme qui arrivait pour le voir, reçut un coup de pistolet parti d'une haie ; il tomba sur le cou de son cheval , percé de trois balles (1563). Porté auprès de celle qui l'attendait, il l'exhorta lui-même à la résignation, la consola d'être involontairement cause de sa mort, la pria de suivre les conseils de sa mère Antoinette et de veiller sur ses jeunes enfants. En bénissant son fils aîné, il lui souhaita d'aimer Dieu par-dessus tout , d'être homme de bien, paternel seigneur, fils tendre et bon frère , ce qui est le nœud de la force. « Ta religion, dit-il à son meurtrier, t'or- « donne de me tuer. La mienne est tant plus <c douce qu'elle veut que je te pardonne. » Pour dernière nourriture, il reçut la communion, et mourut en pieux chrétien, le 24 février, six jours après sa blessure. Ses soldats le pleurèrent ; l'Europe catholique entière regretta celui qu'elle comparait à Machabée, et sa sainte mère fut fière dans sa douleur d'avoir enlanté un martyr.
CVII. Quant aux huguenots , ils exaltèrent sans pudeur la mémoire de l'assassin Jean Poltrot, exécuté en place de Grève. C'était un espion aux srages de Coligny , auquel