LIVRE V
CHARLES IX
Guise avait sauvé la vie lors de la conjuration d'Amboise; sous prétexte de conversion, il s'était fait recevoir à la table de son bienfaiteur; puis il avait froidement épié le moment de le tuer. Ainsi de même que , sous prétexte de liberté politique, le duc de Bourgogne avait lâchement immolé le duc d'Orléans et accablé la France d'un pouvoir sanguinaire, de même les prétendus champions de la liberté religieuse, non contents d'appeler l'étranger au cœur de leur patrie et d'exercer sur les consciences une cruelle tyrannie, ressuscitaient les doctrines de Jean Petit et osaient se vanter de l'assassinat qui les sauvait.
GVIII. II venait de mourir à la fleur de l'âge ce grand homme , qui semblait destiné à écraser l'hérésie. Dédaignant de triompher par la force, Dieu avait rejeté son épée, bien que plus pure et plus généreuse encore que celle de Simon de Montfort, et laissait ses ennemis jouir paisiblement des fruits de leur crime. Ses amis étaient dans la stupeur. Trop jeunes pour le venger, ses quatre fds auraient eu besoin encore longtemps de sa sagesse, de sa modération , pour les diriger et les soutenir en ces temps de haine passionnée. Les conditions accordées aux réformés furent aussi belles que s'ils avaient vaincu ; liberté partout, c'est-à-dire droit d'exercer leur prosélytisme violent, dominateur, envahissant. Les catholiques, au contraire, furent traités avec une méfiante partialité. La reine refusa de publier les décrets du concile de Trente, trop peu favorables au despotisme royal; le chancelier de l'Hôpital , pompeux apôtre de la tolérance, mais fort suspect d'ingratitude envers les Guises et de faiblesse pour les huguenots , prétendit soumettre le clergé aux juges laïques et dépouiller l'Eglise de son antique juridiction. Non content de ces avantages , Coligny revient à la cour avec une escorte menaçante pour la sûreté du roi ; ses gens assassinent un serviteur des Guises; les pamphlets calvinistes prennent un ton sanguinaire et menaçant. En même temps des troubles sérieux éclatent dans les Pays-Bas ; de la Guyenne la Réforme menace de passer en Espagne. Inquiété dans ses intérêts, Phi-
lippe II, qui jusque-là avait joui des malheurs et des dissensions de la France , ouvre les yeux à Catherine de Médicis sur l'orage qui se prépare, et obtient le passage de ses troupes en France pour aller châtier les Pays- Bas. Les huguenots s'arment pour arrêter les Espagnols, et projettent d'enlever Charles IX, de tuer sa mère, de se saisir des places fortes. C'est à peine si le roi, harcelé par l'ennemi, a le temps de regagner Paris. Eperdu , il rappelle les catholiques et parmi eux le fils aîné du grand François de Guise, le jeune Henri le Balafré, qui revient d'une guerre contre les Turcs, et qui, à quinze ans, a charmé l'Allemagne par sa bravoure.
CIX. Condé occupe Montereau, Lagny, Saint -Denis. Maître de la Seine et de la Marne , il veut affamer Paris. Mais les catholiques n'en sont pas réduits à se laisser assiéger. Commandés par Montmorency, ils se déploient entre la Chapelle et la Villette, et offrent la bataille. Condé les attaque avec la même fougue qu'à Dreux, et, cette fois, le connétable, entouré et déjà prisonnier, tombe mort d'un coup de pistolet. A ce moment , comme à Dreux , le frère et le fds du grand Guise rétablissent tout avec une réserve de cavalerie , et forcent Condé à se retirer vers la Lorraine. C'était double victoire pour Catherine de Médicis , à la fois délivrée des huguenots et du brave Montmorency. Fidèle à sa politique, refusant les secours de l'Espagne et voyant avec plaisir les levées des réformés en Allemagne, elle donna le commandement des armées à son troisième fils , Henri d'Anjou, confident de ses projets et son égal en perfidie. Ce fut sous les ordres de ce chef dangereux, incapable, voluptueux, que le jeune Henri de Guise continua la campagne, et passa la Charente. Condé les attendit à Jarnac, et, après un combat furieux, il fut tué au moment où il rendait son épée , tristes représailles que les huguenots n'avaient que trop provoquées (1569). Après la bataille, Henri d'Anjou, trouvant qu'il avait assez renforcé les catholiques, quitta l'armée pour ses plaisirs, et noua des relations avec Coligny, qui, librement rejoint par douze mille Allemands, allait mettre le siège devant