‹ Histoire de FranceChapitre 213 sur 339 · LIVRE V — HENRI III · texte numérisé non relu

LIVRE V — HENRI III

vie (1588). Ainsi cet homme, que la vengeance avait un jour aveuglé , retrouvait à cette heure la modération de ses pères et leur respect inébranlable pour le trône. C'était donner un éclatant démenti aux calomnies des réformés : désintéressement d'autant plus grand qu'il y a péril à épargner un ingrat, et que d'un jour à l'autre un assassin payé pouvait le récompenser de sa générosité.

CXX. Pendant que l'ordre se rétablissait dans Paris, le roi furieux gagnait de nuil les Tuileries «t la campagne, jurant de ne rentrer dans sa capitale que par la brèche. 11 trouva partout les provinces en armes , les ligueurs protestant de leur fidélité, mais le sommant de se mettre à leur tète , les élections pour les états généraux se faisant avec enthousiasme dans le sens de la Ligue. Plutôt que de prendre un parti , il décida une seconde Saint- Barthélémy, cette fois dirigée contre les catholiques, réunit de nouveau les députés à Blois, y rappela le duc de Guise, le reçut comme un frère , communia avec lui , et le lendemain le fit tuer dans son palais à coups de poignard (1588). Il vint voir son cadavre, et tout tremblant : « Mon Dieu, dit- « il, qu'il est grand ! encore plus que vivant. » A quelques pas de là, le frère de la victime, quoii|iie cardinal, tombe égorgé , son fils est conduit à Amboise ; ses amis sont arrêtés et tués, les principaux membies des états généraux emprisonnés, les autres congédiés. Ainsi fut chèrement expié le meurtre de Coligny. Le malheur, poursuivant jusqu'en Angleterre la famille des Guises, semblait prendre à tâche d'anéantir leur puissance : Marie Stuart, détrônée par les réformés d'Ecosse et réfugiée au foyer de sa cousine Elisabeth , était condamnée à mort par cette reine sans pitié, et portait sa tète sur l'échafaud. Catherine de Médicis ne jouit pas longtemps de la ruine de ses ennemis. Elle mourut emportant la haine de tous, laissant son fils impuissant, méprisé, et la France divisée par les plus cruels ressentiments.

CXXI. A la nouvelle du crime, Paris s'était révolté ; les autres villes suivirent cet exemple ; le pape lança ses anathèmes ; l'universilé , suivant les traditions du moyen âge ,

proclama Henri III un tyran exécrable, et déclara le peuple affranchi du serment de fidélité. Le roi se vit abandonné de ses meil-> leurs serviteurs, et n'eut d'autre ressource que de se jeter dans les bras des huguenots et d'accepter les secours de l'Anglaise Elisabeth. Le premier gage de cette alliance fut de reconnaître solennellement pour son successeur le roi Henri de Navarre, qui était bien par ses aïeux le premier prince du sang, mais que, comme calviniste, les états de Blois, le parlement, l'université, le pape avaient déclaré indigne et à jamais incapable de régner. Le royaume se *vit à la veille de tomber entre les mains d'un hérétique.

L'exemple de Calvin , de Henri VIII , d'Elisabeth , disait assez comment ils entendaient la tolérance; pas un Etat, pas une ville réformée qui n'eût persécuté, chassé, dépouillé , anéanti les catholiques. En face de ce péril, le peuple n'avait-il pas le droit de secouer le joug d'un tyran, d'un assassin? et, grâce à une lointaine parenté, un huguenot pourraitil occuper et souiller le trône de saint Louis? Pour tout cœur généreux, la réponse n'était pas douteuse , et les calvinistes seuls , avec leur souplesse habituelle , prêchant hier l'indépendance des villes et le morcellement du royaume , se faisaient aujourd'hui les champions du droit divin , et qui transmet en dépit de tout la couronne avec le sang.

CXXII. Mais qui mettre sur le trône? H n'était plus ce duc de Guise, dont l'aïeul avait détruit les hordes luthériennes, dont le père avait sauvé Metz, pris Calais, et était mort martyr de sa foi, et qui lui-même enfin , après une vie vouée à combattre l'hérésie et à chasser l'étranger, avait péri assassiné pour la défense des libertés nationales. S'il eût vécu, que de titres à l'amour, au respect , à la reconnaissance! Pourquoi l'avoir laissé mourir? Certes, les réformés se seraient montrés moins scrupuleux, et auraient trouvé depuis longtemps juste et glorieux d'assurer le pouvoir d'un tel chef. Mais il n'était plus temps. Son frère Mayenne, lourd et impotent, n'avait pas assez d'énergie pour une pareille entreprise ; son fils Charles était prisonnier à Tours , et d'ailleurs jeune et léger de caractère. En

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l'absence d'une tète puissante , d'un homme indiqué, n'allait-on pas tomber comme la Pologne dans les tiraillements du régime électif et devenir la proie, sinon des calvinistes, du moins de l'Espagnol Philippe II, qui, suivant d'un œil cruel les malheurs de la France, se flattait de devenir un jour l'arbitre de son sort et le sauveur de sa foi ? Ainsi de vains et tardifs regrets ne suffisaient pas pour ressusciter des libertés rendues impossibles par trois siècles de corruption et de servilité Alors que tout justifiait un grand acte de volonté nationale, les bons citoyens se sentaient paralysés par les événements ; voués à d'inexprimables anxiétés , craignant de trahir leur Dieu et leur patrie , ils s'accusaient amèrement d'avoir laissé perdre de si belles occasions , ne sachant pas que la Providence les ferait triompher par leur défaite , et que la victoire même convaincrait les huguenots d'impuissance.

CXXIII. En effet, en ce siècle perverti , le succès direct des catholiques n'eùt-il pas compromis leurs vertus à peine rajeunies par l'adversité? Rien de dangereux comme un grand rôle politique uni à une foi peu solide. Tôt ou tard, à moins d'une héroïque sainteté , les chefs se font illusion, et, prenant leurs intérêts pour leurs devoirs , arrivent à cette cruauté froide et convaincue , à ce mélange de piété apparente et d'ambition , que la postérité admet chez un Calvin au service de l'erreur , mais qu'elle flétrit sans pitié dans l'orthodoxe Philippe II. Si les deux premiers • Guises étaient restés à l'abri de cet odieux soupçon, leur fils Henri le Balafré avait épousé une protestante , consenti au meurtre de Coligpy, savouré un dangereux encens et accepté

Lpour la Ligue les secours de l'Espagne. Faiblissant vis-à-vis de lui-même , comment eûtil contenu cette masse croissante de gens haineux, aveugles, fanatiques, que François I avait déchaînés contre les Vaudois, que Catherine de Médicis avait trouvés prêts pour la Saint-Barthélémy, et qui, sensibles à l'or et aux promesses de Philippe II , allaient encore se signaler par d'autres forfaits? Magnifique pour d'autres, le triomphe de Guise ne l'eût donc pas été pour les catholiques. 11

était mort à temps pour sa gloire et pour la leur.

CXXIV. Or, à peine entrevues par quelques esprits supérieurs, ces grandes vérités ne pouvaient apparaître qu'à la longue. Celui même d'ailleurs qui eût regardé le triomphe du mal comme nécessaire, et prévu le bien que Dieu saurait en tirer, n'en était pas moins tenu de tout faire pour l'empêcher. Aussi les ligueurs sincères, quoique doutant du succès, étaient encore prêts à verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour la défense de leur foi et de leur liberté : heureuse persistance qui, sans les sauver du naufrage, devait le rendre moins cruelle et réaliser leur vœu le plus cher en forçant Henri IV à redevenir catholique. Pour le moment, profitant de la première surprise de ses adversaires, Henri III vint avec les huguenots occuper Saint- Cloud, Meudon, et assiéger Paris, où il avait juré de ne rentrer que par la brèche. Les bourgeois étaient nombreux , bien armés, jaloux de défendre leurs remparts; timide pour l'offensive, Mayenne était décidé à mourir avec eux. Aussi le siège promettait d'être long, et devait donner aux provinces le temps d'envoyer des secours. Voué par son crime à l'exécration publique , Henri III, malgré l'élan d'un premier succès, avait donc devant lui de sérieux obstacles, et, bien loin de se réconcilier avec lui , la nation allait peut-être lui donner un successeur de son choix. Un insensé, Jacques Clément, s' exagérant le péril, et croyant que, contre un pareil tyran, la patrie n'avait plus d'autre salut, pénétra sous l'habit de moine dans le camp du roi, et le perça d'un couteau (Io89). Ainsi périt celui qui, pour défendre son trône, avait eu recours à l'assassinat.

CXXV. Mieux valait succomber que de vaincre par de telles armes. Elles ne donnèrent à la Ligue, comme naguère à Henri III, qu'un semblant de victoire. Au premier moment de trouble , le roi de Navarre , abandonné de presque toute son armée, qui le croyait perdu, et réduit à dix mille hommes, dut lever le siège de Paris, attendre des secours d'Allemagne et aller en Normandie audevant des Anglais promis par Elisabeth. Ses

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