LIVRE V — LA LIGUE
ennemis ne parlaient que de le jeter à la mer. Mais leur illusion ne devait pas être longue. Loin de les rendre plus forts , la mort du roi ne leur avait pas laissé le temps de s'entendre sur le choix d'un successeur, et les avait séparés en deux camps, les uns poursuivant leur triomphe politique par tous les moyens possibles , les autres dégoûtés des violences et de la guerre civile, et préférant la paix à tout prix. A peine dégagé, Paris fut le théâtre de celte lutte intestine. Seize ligueurs forcenés s'y installent en conseil provisoire , persécutent les modérés , intimident le parlement , et imaginent de donner la couronne à Philippe II, qui seul offre assez de garanties à leur zèle sanguinaire. Incapable d'une pareille trahison, Mayenne combat de tout son pouvoir ceux qui la complotent, et, pour leur opposer la volonté nationale, convoque les états généraux. Soupçonné d'une ambition qu'il n'ose avouer et qui seule pourtant sauverait son parti , il se contente du titre de lieutenant général , et laisse la couronne à un vrai soliveau , au vieux et obscur cardinal de Bourbon, prisonnier des huguenots.
CXXVI. Contre la Ligue, le roi de Navarre , Henri IV, a l'avantage d'être chef unique et hautement reconnu. Petit -neveu de François I , fils d'un Bourbon mort catholique au siège de Bouen, il a été calviniste par situation , mais il est avant tout Français de sang et de caractère. Elevé par une mère sans faiblesse, formé par une jeunesse périlleuse, il a de bonne heure conquis l'amour de ses soldats, et possède pour les charmer presque tous les dons de ses rivaux les Guises. Bon, généreux, humain, son cœur n'a rien de la raideur des prédicants, et son esprit, trop fin pour se laisser prendre aux réformes dont se leurre la simplicité des peuples, ne pourrait hésiter qu'entre l'incrédulité complète ou la vérité chrétienne dans sa vieille intégrité. En vain les huguenots se flattent par lui d'exercer le pouvoir et de transformer enfin leur doctrine en religion nationale. La voie de rigueurs et de supplices ouverte par les princes réformés répugne à son caractère ; s'il se pique de soustraire la France à
l'inquisition et à la domination de Philippe II, ce n'est pas pour lui donner sous une autre forme un joug non moins dur. N'ayant pas trempé dans le meurtre des Guises, il est à même, non plus, comme Catherine de Médicis et comme Henri III , d'écraser les partis en les flattant , mais de les pacifier et de les réconcilier sincèrement.
CXXVII. Cependant, renfermés derrière leurs remparts , villes et seigneurs attendaient pour qui se prononcerait le Dieu des armées. Quarante mille hommes à peine allaient décider du sort de la France, Mayenne serrait de près son adversaire en Normandie, et voyait déjà la mer où il l'enverrait rejoindre ses amis les Anglais. Forcé de vaincre ou de s'embarquer, Henri IV s'arrêta à une lieue de Dieppe, sur la colline d'Arqués, résolu de combattre en désespéré. Un vieux château couronnait la position ; un village aux rues escarpées en défendait l'approche ; des retranchements élevés à la hâte achevaientde la rendre inabordable. Mayenne, trop confiant dans ses forces, voulut l'attaquer de front. Avec une valeur digne d'être mieux dirigée, ses soldats enlevèrent à plusieurs reprises les maisons du village ; mais sur cette pente abrupte chaque pas offrait de nouveaux obstacles , et coûtait des flots de sang. A la fin du jour, les ligueurs se retirèrent décimés par un ennemi qu'ils auraient pu facilement tourner ou affamer (1589).
CXXVIII. Pour lui, ce premier succès était d'une haute importance. Les Anglais eurent le temps d'arriver, et, inférieur en nombre, Mayenne recula jusqu'en Picardie. Henri IV marcha droit sur Paris, s'empara du faubourg Saint-Germain, et fut au moment d'entrer dans la capitale. Déjà, du haut de la tour Saint-Germain-des-Prés, il voyait les bourgeois en désordre, la multitude épouvantée, quand parut au nord l'avant-garde de Mayenne. A son tour, il fallut battre en retraite. Les ligueurs, passant, comme il arrive souvent , de la frayeur à la témérité , crièrent bientôt à la lâcheté de leur chef et le forcèrent de livrer une seconde bataille. Henri IV l'attendait plein d'une joyeuse con- -fiance au bord de l'Eure, à Ivry. Pour servir