LIVRE V — HENRI IV
déclare qu'il entre dans la Ligue, et , pour se venger de l'indépendance de Genève, prétend joindre à ses Etats la Provence et le Dauphiné. Plus on est faible, plus on devient violent. Les Seize redoublent de zèle, épurent le parlement suspect de modération , et pendent trois de ses magistrats (1591). Justement épouvanté , presque tous les autres s'échappent, rejoignent à Tours leur président Achille de Harlay, et se rallient ouvertement au roi de Navarre. Sur ces entrefaites , le pape Sixte-Quint vient à mourir; avec lui la Ligue perd encore un soutien dont elle n'était plus digne , et Henri IV envoie le cardinal de Gôndi pour ouvrir des négociations avec son successeur. En vain Mayenne, pour réparer ses malheurs, casse le conseil des Seize, fait exécuter quatre des plus mutins, . relève la discipline militaire , assure les subsistances, déjoue les stratagèmes des assiégeants, et hâte la réunion des états généraux. Lui-même, au fond, trouve son frère assez vengé , et ne demande qu'un roi catholique , approuvé par le pape. Bien que circonvenus par les agents de l'Espagne , les députés se prononcent nettement dans le même sens, accueillent avec faveur les offres du Béarnais, se révoltent contre celles de Philippe II, qui demande la couronne de France pour sa fille, et qui propose après coup de la marier au jeune duc de Guise. Henri IV a prévenu cette tentative par sa résolution déclarée de se convertir, par son abjuration à Saint-Denis (1593), enfin par un pèlerinage public au calvaire de Montmartre. Le reste du parlement reconnaît solennellement le roi. Les états se séparent , déclarant ainsi que leur mission est remplie par les événements , et qu'il n'y a plus d'exception à faire à la grande loi de l'hérédité.
CXXX. Mayenne n'attendait plus que la décision du pape : il sortit de Paris, qu'il livra aux dernières fureurs des Seize , et à Farnèse, venu trop tard pour en prendre possession. La capitale se hâta d'ouvrir ses portes à son roi , qui y entra sans répandre une goutte de sang, et qui l'arracha aux horreurs de l'anarchie (1594). Lui-même, d'une fenêtre de la porte Saint-Denis , vit défiler les Espa-
gnols, et, apostrophant leurs ambassadeurs : « Allez, Messieurs, leur dit-il, recomman- « dez-moi à votre maître ; mais n'y revenez « plus. » Le premier soin du vainqueur fut de rendre visite aux dames de Guise et de désarmer par sa galanterie ces ennemies si courageuses pendant le siège. Pressé de pacifier le royaume, il offrit d'honorables conditions à Mayenne et au jeune duc de Guise , échappé de Tours. Leur honneur ayant été satisfait par une dernière et malheureuse rencontre de cavalerie à Fontaine-Française (1595), et leur conscience étant mise à l'abri par l'absolution du roi solennellement prononcée à Rome, ils acceptèrent , l'un le gouvernement de l'Ile-de-France, trois places de sûreté et le payement des dettes contractées pour la Ligue , l'autre le gouvernement de Provence et le titre de grand amiral. Ces larges dédommagements les consolèrent de n'avoir pu conserver la Champagne et la Bourgogne , qui , peuplées de leurs partisans et remplies du souvenir de leurs pères, seraient devenues entre leurs mains de véritables fiefs héréditaires.
CXXXI. Mayenne vint voir son ancien rival au château de Mouceau, près de Meaux. 1J fut reçu à bras ouverts ; mais , chargé d'embonpoint et souffrant d'une sciatique, il suait à grosses gouttes en suivant le roi dans les allées du parc. Celui-ci s'en aperçut , et lui tendant la main : « Touchez là, lui dit-il; « car, par Dieu! voilà toute la vengeance « que vous recevrez de moi. » Et, de fait, il n'en méritait pas davantage , le brave guerrier qui , au lieu de prendre la couronne , n'avait voulu pour son pays « qu'une bonne et catholique paix ». Désormais Henri IV n'eut pas de meilleurs amis que les Guises , et cette famille , qui avait été si près de monter sur le trône , sembla n'avoir plus , comme au temps de François I , d'autre mission que de le servir fidèlement. Toutefois l'air de la cour et du pouvoir avait épuisé la sève qu'elle avait à son berceau, et, cessant de grandir, elle était bien près de s'éteindre.
CXXXI 1. La France pacifiée, restait à chasser les ennemis du dehors. Les Espagnols venaient de surprendre Amiens. Volant