LIVRE VI — HENRI IV
forêts furent aménagés avec prudence, beaucoup de terres incultes depuis les troubles rendues à la charrue , et , à la voix de l'éloquent Olivier de Serres, la passion des champs parut un instant gagner jusqu'aux nobles.
II. Pendant que, délivrée des bandes anglaises, allemandes ou espagnoles, la nation se livrait à ces paisibles travaux, la cour reprenait ses fêtes, ses élégants plaisirs. En épousant Marie de Médicis (1600), Henri IV renouait avec l'Italie les relations artistiques de François I et de Henri II. Léger et voluptueux comme eux, mais ayant l'expérience de longues calamités, il gardait plus de retenue dans ses scandales, se piquait d'être bon père de famille, et aimait à paraître jouant luimême avec ses enfants. Bien différente de sa tante Catherine, la nouvelle reine avait respiré avec l'air purifié de sa patrie les principes d'une morale plus douce et moins païenne. Si la vertu reprenait quelque empire jusque dans les régions peu accessibles du pouvoir, ailleurs elle exerçait plus librement ses charmes. L'auteur d'Essais célèbres, Michel Montaigne, venait de mourir, cœur honnête et sincère, n'enfouissant plus, comme Rabelais, la vérité dans la fange, conservant au milieu de grandes faiblesses la dignité de l'homme et l'amour du beau, et, sans beaucoup de théologie , sachant fort bien démasquer chez les huguenots le dessein de pêcher en eau trouble. Dans le sein de l'Église, aux héros et aux martyrs de la Ligue succédaient les apôtres plus doux de la charité. Instruite à son tour par trente années d'épreuves , la France secondait le progrès de nouveaux ordres religieux ou la réforme des anciens.
III. Avant-garde des pieuses colonies qui allaient arriver d'Espagne et d'Italie, les jésuites vinrent les' premiers servir le pays qui avait abrité leur berceau , et le dotèrent de collèges et de séminaires répondant à un nouveau besoin du temps. En effet, à l'exemple de la politique et du droit, les arts, les lettres, les sciences s'étaient peu à peu affranchis de l'autorité de l'Église, et avaient rompu la sainte unité de l'enseignement universitaire. Désormais, au milieu du choc d'idées impies ou licencieuses, il fallait des asiles sûrs à la
jeunesse, surtout à celle qui aspirait au sacerdoce ; par les excès de la raison humaine comme jadis par l'invasion des barbares , les cloîtres et leurs écoles redevenaient nécessaires. Non seulement les enfants de saint Ignace travaillaient ainsi à l'éducation des générations futures, mais, inspirant une noble émulation aux grandes familles religieuses du xiii" siècle, ils ranimaient ces fortes milices, et tous ensemble rendaient aux prêtres et aux évêques leur énergie perdue dans la dépendance du pouvoir.
IV. Appauvri par le pillage de ses biens, le clergé n'en fut que plus riche d'abnégation et de dévouement ; quoiqu'il n'eût pas recouvré la liberté de ses élections, il remonta, jusqu'à un certain point, par ses mœurs et par ses talents à la hauteur des temps passes. Le roi lui-même sentit la nécessité de ne plus déshonorer la mitre par des choix indignes, et n'usa de son privilège que pour faire appel aux plus nobles cœurs. Ce ne fut pas sa faute si les deux plus grands saints de l'époque n'entrèrent pas dans l'épiscopat français. Pendant ses négociations avec Rome, il avait su discerner au service du cardinal de Gondi un jeune homme ohscur, mais plein d'avenir, qui fut plus tard saint Vincent de Paul; réservé par la Providence aux plus merveilleuses inventions de la charité, l'humble prêtre repoussa les avances du roi, et eut soin de ne plus reparaître à sa cour. De même Henri IV eût voulu attirer en France l'aimable évèque de Genève, le doux et pieux François de Sales, qui, formé à Milan au tombeau de saint Charles Borromée, servait en quelque sorte de lien entre la France et l'Italie, et était destiné à transplanter en français le langage pur, naïf et tendre d'un cœur épris de Dieu. Mais le grand évèque n'avait pas fini de convertir les hérétiques de son diocèse, et aimait mieux mourir à la peine que de chercher ailleurs une vie plus facile.
V. Cette renaissance catholique, où les lettres et les arts allaient puiser de nouvelles inspirations, avait pourtant ses ennemis, destinés comme toujours à épurer les vertus, à éprouver les courages. La nouvelle milice et la vraie réforme de l'Église, les jésuites et les