LIVRE VI - LOUIS XIII
mond III, élu roi de Pologne, s'était emparé d'une moitié de la Russie, et comptait mettre un de ses enfants sur le trône vacant des czars. Ainsi d'un seul coup le schisme et l'hérésie pouvaient être écrasés sur les rives de la Baltique. Même perspective en Allemagne. Pleins de zèle et de vertus, les ordres religieux y ramenaient à la foi des provinces entières ; l'Autriche y reprenait de plus en plus son ancienne prépondérance, et par la conversion d'Henri IV les réformés semblaient avoir perdu le seul allié qui leur permit d'en appeler encore à la violence et aux combats. Espérances trompeuses ! car ce n'est point de ces combinaisons politiques que dépendent l'empire et la conquèle des âmes. La Suède se souleva, chassa les catholiques, prit pour roi un oncle de Sigismond , déclara que le luthéranisme seul serait toléré, et entra en guerre ouverte avec la Pologne. A la faveur de cette lutte , la Russie recouvra son indépendance, et se donna à la dynastie schismatique des Romanov, bientôt funeste à l'un et à l'autre combattant. L'Autriche elle-même ressentit le contre-coup de ces révolutions, et vit les hérétiques, encouragés par les princes du Nord, relever la tète en Allemagne.' La guerre civile y devenait imminente, si, mettant le comble à ses malheurs, Henri IV désertait la cause catholique.
IX. Ainsi, au dehors comme au dedans de son royaume , deux partis s'offraient à lui : d'un côté, le système chrétien, consistant à respecter ses voisins, à soutenir les faibles, à n'entreprendre que des guerres justes et à tourner de préférence ses armes contre les ennemis déclarés de l'Eglise; de l'autre, le système païen de l'ancienne Rome et de Machiavel , ayant pour but de s'agrandir par tous les moyens possibles, de détruire ses voisins, d'opprimer les faibles , sans tenir compte ni de la justice ni de la religion , mais bien de son seul intérêt. La maison d'Autriche n'avait que trop donné l'exemple de ce lamentable égoïsme ; n'était-il pas juste de châtier ceux qui avaient aspiré à la monarchie universelle , et de s'élever sur leurs ruines? A la faveur de ce prétexte, Henri IV se ligua secrètement avec l'Angleterre, les
Pays-Bas, la Suède, le Danemark et les princes réformés d'outre- Rhin. Catholique dans son royaume, il ne le fut pas au dehors; il prépara celte affreuse guerre de Trente ans, qui allait rompre à jamais l'unité de l'Allemagne et créer, aux dépens de l'Espagne et de l'Autriche, les puissances protestantes de Hollande et de Prusse : égoïstes alliés, qui devaient tôt au tard, comme au temps de Henri II, payer la France de leur ingratitude et lui faire chèrement expier sa vengeance.
X. Mais le prestige qu'exerçait le roi remplissait les cœurs d'espérance, et cachait aux regards les plus clairvoyants les périls de cette voie désastreuse. Nul ne doutait que la France ne fût à la veille de reconquérir sa prépondérance en Europe. Ses plus vieux ennemis se rapprochaient d'elle, et, voulant avoir sa part de la curée, la Savoie se mettait en mesure de prendre Milan à ses amis les Espagnols. Peu soucieux de la joie des réformés, qu'un tel appui rendait certains de leur triomphe, et de l'affliction des catholiques, que désolait une si éclatante défection, Henri IV saisit, pour commencer la guerre, des prétextes si futiles qu'ils ne laissaient aucune illusion sur ses vues ambitieuses. Une province d'Allemagne, le duché de Juliers étant vacant et disputé à l'Empereur par les princes protestants, il prétendit occuper le pays en litige et régler ce différend qui ne regardait en rien la France. En même temps, il témoignait le désir peu chevaleresque d'enlever par la force des armes et de ramener à Paris une beauté réfugiée à Bruxelles pour lui échapper, Henriette -Charlotte de Montmorency, épouse du jeune prince de Condé. Son armée était en marche , sur le point de passer la frontière, lui prêt à monter à cheval dans quatre à cinq jours, les Espagnols dans la terreur, le monde entier dans l'attente, quand un coup imprévu déjoua ces grands projets. Un insensé, sans instigateurs, sans complices, Ravaillac, croyant débarrasser la terre d'un hérétique caché, et guettant le roi le poignard à la main , rencontra son carrosse rue de la Ferronnerie, au milieu d'un embarras de voilures, monta sur le mar-