LIVRE VI
LOUIS XIII
le royaume, refusa de fléchir seul le genou en présence du roi, se montra intraitable au sujet du concile de Trente et des rapports avec le saint-siège, et, pour se venger des nobles, fit voir que le désordre des finances ne provenait que de l'abus des pensions. A son tour, le clergé se plaignit amèrement de l'ingratitude des magistrats, rappela qu'il avait fait l'éducation de la France, et qu'il lui avait donné trente-cinq chanceliers. Mais, exprimés par l'évêque de Luçon, ces griefs respiraient plus d'orgueil que de sentiment chrétien, et, sous la robe violette de Richelieu, laissaient percer le fils du grand prévôt. En effet, serviteur de Henri III, le père du jeune prélat avait été un des exécuteurs du coup d'État contre les Guises. Lui-même avait hérité de cette ambition sans scrupule ; sous une prudence consommée il nourrissait le génie des affaires de Philippe II et d'Elisabeth, et cette passion de dominer d'autant plus tenace qu'elle exclut toutes les autres.
XIX. Les états ayant été dissous sans autre résultat que des doléances contradictoires, le parlement continua à les vouloir remplacer, appela les princes du sang dans son sein, et, par d'odieuses remontrances, se fit l'écho du tiers état. A la faveur de cette fermentation , les huguenots crurent recommencer les belles guerres du siècle précédent , et se levèrent en masse. Le vieux ministre Sully, mécontent depuis qu'il était disgracié, ne rougit pas d'exciter leur révolte et de leur donner pour chef son gendre Rohan, que la reine avait aussi négligé de contenter. Par Sedan, qui appartenait au fougueux duc de Bouillon, les réformés étaient en relations avec l'Allemagne ; par la Rochelle, fière et indépendante cité, la mer était ouverte aux Anglais. Secrètement associé à cette cause, Gondé réunit aussi des troupes, et il fallut au roi l'escorte d'une armée pour aller à Bordeaux célébrer son mariage avec Anne d'Autriche (1615). Ainsi renaissaient ces incorrigibles prétentions de partis, toujours prêtes à compromettre la grandeur et la sécurité de la France.
XX. La couronne n'avait pas , comme aujourd'hui, d'immenses ressources concentrées
dans sa main ; quelques seigneurs , quelques villes pouvaient la tenir en échec. IncapabL devenir à bout des rebelles par la vigueur. Marie de Médicis essaya encore une fois d^ les désarmer par des concessions. Cependanl à la fin , les exigences du prince de Condc devenant intolérables, elle le fit arrêter et mettre à la Bastille. Cet acte de juste autorité aurait dû tout terminer ; parti d'une main faible, il ne fit qu'irriter les esprits. Suivant . le mot d'ordre, chacun s'en prit à l'Italien Concini ; d'aigres pamphlets, payés parles grands, dénoncèrent cet étranger de qui venait tout le mal ; les princes le signalèrent au parlement, la populace pilla son hôtel. Le roi feignit de croire ses calomniateurs, et en secret se joignit à eux. A voir ce prince solitaire et taciturne à seize ans, laissant à son frère Gaston la fougue de la jeunesse, on n'eût pas dit le fils dont le joyeux Henri IV avait partagé les jeux. La crainte de sa mère et la terreur de Dieu l'avaient comme pétrifié : triste fruit de l'autorité sur les âmes sans ressort ! et la jeune Anne d'Autriche elle-même n'avait pas trouvé d'écho dans ce cœur de marbre. Rien de dangereux comme cette fausse et sombre vertu, inaccessible à l'amour du bien, fertile en prétextes pour commettre sans scrupules les actes les plus coupables. Las d'obéir, mais incapable de se gouverner seul, ayant besoin, comme la France, d'un maître plus sévère, il saisit avec empressement l'occasion de secouer le joug maternel, en frappant le maréchal d'Ancre. De nobles gentilshommes prêtèrent la main à ce complot : un matin Concini, entrant au Louvre, tomba atteint de plusieurs coups de pistolet (1617). Son cadavre fut livré aux insultes de la multitude ; le parlement instruisit sur l'heure le procès de sa femme , encore moins coupablequelui,et dans son zèle trouva moyen de la condamner à mort comme sorcière. Leurs biens furent confisqués, leur fils chassé du royaume, et chacun d'applaudir afin de mériter sa part de dépouilles (1617).
XXI. Pour un roi comme pour un peuple, conquérir son indépendance par une pareille lâcheté , c'est se condamner à être à jamais esclave. La reine mère, d'abord consignée