‹ Histoire de FranceChapitre 234 sur 339 · LIVRE VI — LOUIS XIII · texte numérisé non relu

LIVRE VI — LOUIS XIII

de Guise, passa sur la tête du ministre toutpuissant.

XXXVI. Fatigué de l'égoïsme des partis, le peuple accepta ce joug sans mot dire. Les princes et les grands seigneurs ne se laissèrent pas briser si facilement ; braves et fiers, ils tenaient à leurs vieux privilèges; sans leur étourderie et leur manque de discipline, ils eussent fait payer cher au cardinal ses fantaisies despotiques. Mais il prévint ou déjoua leurs complots avec tant de décision et de sévérité, que bientôt la terreur seule de ses vengeances paralysa le bras de ses ennemis. Un jeune et galant seigneur, le comte de Chalais, accusé d'avoir conspiré avec les dames de la cour, fut jugé et décapité (1626). A l'occasion de ce procès, la reine Anne d'Autriche fut soumise aux mesures de la méfiance la plus injurieuse et séparée de ses amies : c'était pour elle un crime d'État d'avoir voulu acquérir quelque influence sur son époux. Peu après, un rejeton de souche illustre, Montmorency-Bouteville, fut, malgré les supplications de la noblesse, livré au bourreau pour un duel. Écartée peu à peu des affaires par son ingrate créature, la reine mère a espéré un instant regagner le cœur de son fils. Richelieu, que l'on croit déjà perdu, est instruit à temps, accourt chez le roi, lui offre sa démission (1630), menace de l'abandonner aux dangers qui l'assiègent, aux ennemis qui le harcèlent, et manie si bien la ruse et l'épouvante que Louis XIII ne connaît plus ni femme, ni frère, ni mère. Anne d'Autriche est reléguée dans ses appartements, traitée en étrangère; Gaston d'Orléans se réfugie à Bruxelles; enfin Marie de Médicis essaye de l'y rejoindre ; mais successivement repoussée , à la demande du cardinal, de Belgique, d'Angleterre et de Hollande, elle se voit réduite à finir ses jours à Cologne dans le plus profond dénuement.

XXXVII. Le frère du roi tenta de rentrer en France à main armée, et gagna à sa cause le gouverneur du Languedoc, le duc de Montmorency, héritier direct du connétable, que son nom seul rendait odieux au cardinal, et que le supplice de son cousin avait mis sur ses gardes. Vaincu et pris les armes à la

main, l'infortuné fut jugé par le parlement de Toulouse , condamné à mort et décapité. Le roi lui-même vint stimuler les juges, ordonner l'exécution , et ne partit qu'après le supplice (1632). La peur, non moins impitoyable que l'ambition, le rendait complice de toutes les cruautés de son ministre. Quant au faible Gaston d'Orléans, il ne rougit pas de trahir un ami trop dévoué , et il scella par un lâche abandon sa propre rentrée en grâce. Le beau-frère même de Montmorency, le souple et servile Condé, resta à la cour, reçut une part des biens de la victime, et sollicita pour son fils aîné une nièce du cardinal. Les moins lâches émigrèrent, et l'héritier des Guises alla, sous prétexte d'un pèlerinage, se réfugier et mourir en Italie.

XXXVIII. Pendant ces embarras intérieurs, l'Espagne et l'Autriche n'avaient pas perdu leur temps. En Allemagne, elles triomphaient des réformés. Usant de représailles envers la France, elles excitaient les susceptibilités de ses voisins , détournaient de son alliance Venise et la Hollande, aigrissaient contre elle le duc de Savoie, toujours en quête d'agrandissements en Italie, et le duc de Lorraine, indisposé par la disgrâce ou l'exil de ses amis ; enfin elles nouaient sans scrupule des relations avec tous les mécontents , même avec les huguenots. Encouragées par le succès , elles se crurent tout permis. Un Français, Charles de Nevers , ayant hérité du duché de Mantoue, et l'ayant occupé sans en avoir l'investiture, Autrichiens et Espagnols y envoyèrent des troupes. Casai seul, défendu par une poignée d'aventuriers, tint bon, et donna aux vainqueurs de la Rochelle le temps d'arriver.

XXXIX. Le roi, qui était en humeur de combat, partit avec le cardinal dès le commencement de février par Dijon et Grenoble, et atteignit la frontière de Savoie , à l'entrée du pas de Suse (1629). Le duc de Savoie, sans encore se prononcer, y avait réuni des troupes pour défendre sa neutralité. La gorge, protégée par deux forts, était fermée par trois barricades ; le passage semblait infranchissable. Pourtant, tandis que quelques bataillons tournaient la position par les montagnes,

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l'élite de l'armée, maréchaux et gentilshommes en tète, enleva les barricades avec un élan sans pareil. Epouvanté de cette furie française , l'ennemi prit la fuite , et ne songea même pas à défendre au débouché de la gorge la ville et la citadelle de Suse. Le duc était si bouleversé, qu'il traita sur-le-champ, et donna passage dans ses États. Casai fut ravitaillé à temps. En même temps, le cardinal, plus habile à la vengeance que ses ennemis , reprenait contre eux ses vastes projets ; sans leur déclarer encore une guerre ouverte, il commençait par attiser les efforts de la ligue protestante, signait la paix avec l'Angleterre, et, pour remplacer le roi de Danemark, épuisé comme l'électeur palatin, attirait sur les champs de bataille d'Allemagne le roi de Suède, Gustave-Adolphe.

XL. Sur ces entrefaites, l'affaire de Mantoue s'envenimant et les troupes étrangères s'amassant de plus en plus dans ce duché, Richelieu, au lieu de les débusquer, trouva plus commode de mettre aussi la main sur un petit État, s'en prit au duc de Savoie, qui montrait quelque mauvaise volonté dans la tenue de ses engagements, lui enleva Pignerol et la moitié de son territoire. Satisfait de cet essai, et voulant également un gage contre l'Empire, il jeta les yeux sur la belle province de Lorraine, qu'indiquaient à sa colère les imprudences du duc Charles, cousin des Guises, héritier d'une antique famille, donnant asile chez lui aux mécontents et aux proscrits de Paris. Sans autres motifs, Richelieu l'attaqua avec des forces écrasantes, et le chassa de ses États. Bien que français , le pays tout entier, dévoué de cœur à ses souverains, se souleva dans un patriotique enthousiasme ; les curés de village eux-mêmes menèrent leurs paroissiens au combat, et le Vincent de Paul de la contrée, l'humble Fourier, encourut le courroux du cardinal en lui arrachant, par une évasion pleine d'audace et par un mariage furtif, l'unique héritière du duché: héroïques, mais vains efforts contre un ennemi trop puissant. Prise et reprise, la Lorraine fut livrée à une affreuse misère, le duc condamné à servir le reste de ses jours comme simple général dans les

armées de l'Empereur , les nobles réduits à la mendicité , Fourier contraint de se cacher et d'aller mourir en exil , les paysans enlevés par milliers pour ramer, la chaîne au pied, sur les galères de la Méditerranée.

XLI. Encouragé par ce triste succès qui rappelait les guerres de Flandre, Richelieu occupa l'électorat de Trêves, sous prétexte de le protéger contre les Suédois, que luimême avait appelés. De leur côté , les Espagnols, piqués d'amour-propre et blessés d'une intervention qui ne regardait que l'Empereur, partirent en secret de Thionville, descendirent la Moselle en bateaux, surprirent Trêves, massacrèrent les Français, et emmenèrent l'archevêque prisonnier. A cette nouvelle, le cardinal, feignant une grande colère, déclara à l'Espagne et à l'Empire cette guerre préparée de longue main qu'il était temps désormais de diriger au grand jour. En effet, plus malheureux que l'électeur palatin et que le roi de Danemark , le Suédois Gustave- Adolphe était mort sur le champ de bataille au milieu d'éblouissants triomphes, et n'avait laissé qu'une armée sans chef et sans ressources. Dignes fils des Goths, ces hérétiques du Nord avaient achevé la ruine de l'Empire changé en désert par dix- huit années de guerre ; mais ils n'avaient rien fondé de durable. A la fin, personne n'étant plus en étal de continuer cette œuvre de destruction, l'Allemagne se voyait à la veille de retrouver la paix et l'unité sous la main de l'Empereur. C'était précisément l'heure que Richelieu attendait pour se jeter dans l'arène. Maître de la situation, dominant dès lors et ses alliés incapables de triompher sans lui et l'Autriche fatiguée par une si longue bitte , jouant le protecteur impartial des protestants et des catholiques, et prêt à s'agrandir aux dépens des uns et des autres, il se flattait, avec cinquante mille hommes, de gouverner les événements et de faire pencher la balance à sa guise.

XLII. Un moment, il faillit expier cette attitude perfide. L'ennemi le prévint; à l'est, les Impériaux entrèrent en Bourgogne et menacèrent Dijon; au nord, les Espagnols passèrent la Somme et répandirent la ter-

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