‹ Histoire de FranceChapitre 236 sur 339 · LIVRE VI — LOUIS XIII · texte numérisé non relu

LIVRE VI — LOUIS XIII

■ lecteur des lettres et des arts, reconstruire la Sorbonne , fonder l'Académie française , pensionner les auteurs, les admettre dans son intimité, discuter leurs plans et dépenser jusqu'à cent mille écus pour monter une pièce de théâtre. Moins facile à diriger que la guerre ou que la diplomatie, le libre souffle de l'inspiration se glaçait en' présence d'un pareil maître. Au milieu des travaux médiocres entrepris sous ses ordres , un chefd'œuvre qu'il n'avait pas commandé passait pour un affront à sa puissance , et ce n'était qu'à force d'encens brûlé en son honneur que le plus beau génie du temps, le grand Corneille, faisait accepter sa tragédie du Cid. Aussi , tandis que la terreur régnait aux abords du Palais-Cardinal, la gaieté, la galanterie , l'esprit français se réfugiaient dans les salons de la place Royale et du Marais, attendant pour se produire que l'effrayante robe rouge eût disparu. Ruinés dans les pays réformés par l'assujettissement de l'Eglise à l'État et par la prédominance des intérêts matériels, les arts et les belles- lettres se débattaient en France contre le patronage despotique que le cardinal prétendait à son tour leur imposer, et aspiraient, sinon à une liberté complète dont la nation n'était plus capable, du moins à l'entrain et au laisser aller dont François I et Henri IV avaient été les joyeux apôtres.

XLV. Dans ce peuple , si facile à charmer par l'apparence même des grandes choses,

. mais si peu soucieux de ses intérêts bien entendus , Richelieu trouvait moins de complices pour ses projets ambitieux que de conspirateurs chevaleresques aspirant à délivrer de son joug la reine, les dames, les princes et la France tout entière. C'était à qui renverserait cet invulnérable tyran , qui , bien que malade, ne voulait pas mourir, et qui, renchérissant chaque jour dans son orgueil, voyageait en litière plus haute que les portes des villes, faisait abattre les murailles sur son passage , et , comme en pays conquis, n'entrait que par la brèche. Tandis que le prince de Condé rampait à Paris , son cousin

' le comte de Soissons, le nouveau duc de Guise et le duc de Rouillon , souverain de Sedan ,

choisissaient cette place pour foyer de leurs complots. Ces fils aventureux des plus illustres familles prétendirent renverser le cardinal les armes à la main. L'un fut tué à la tête de sa petite armée victorieuse, l'autre retourna en exil, le troisième en fut quitte pour sa principauté.

XLVI. Malgré ce nouvel échec, l'entreprise tenta encore un jeune étourdi, Cinq-Mars, nourri dans les salons du Marais , depuis peu favori de Louis XIII et se fiant trop à un prince qui n'avait jamais aimé personne. D'une imprudence sans nom , il fit entrer dans ses projets le lâche et versatile Gaston d'Orléans , accepta légèrement les offres faites par l'Espagne à tous les mécontents , compromit avec lui son ami, le fils de l'historien de Thou , et , pour achever sa perte , fut assez naïf pour faire ses confidences au roi. Celui-ci n'eut rien de plus pressé que de vendre les conspirateurs à son ministre, et, toujours le même , Gaston les abandonna sans défense à cette main redoutable. Richelieu revenait du Midi, usé et n'en pouvant plus , mais fier d'avoir pris Collioures et Perpignan. Il traîna ses victimes à Lyon, leur choisit des juges, et pendant qu'elles montaient courageusement sur l'échafaud, revint triomphant à Paris (1642). Ce jeune sang ne devait guère prolonger ses jours. Pendant qu'il multipliait ses précautions, qu'il éloignait du roi tous les officiers suspects , et qu'il s'entourait luimême d'une garde choisie , la mort arrivait inévitable. Bientôt il fallut la voir en face (1642).

XLVII. Plus digne que Louis XI, le cardinal ne se démentit pas à ce moment suprême. Comme si le succès justifiait les moyens , comme si la politique avait une morale à son usage , il se drapa dans la satisfaction de n'avoir régné que pour la grandeur de la France, et pardonna pompeusement à des ennemis qui ne lui avaient jamais fait de mal, mais qui eux, bien plutôt, avaient beaucoup à lui pardonner. Ses neveux héritèrent d'une fortune colossale. Traitant le roi comme l'un d'eux, il lui légua, à condition de l'habiter, son Palais-Cardinal , depuis lors Palais-Royal , et de plus quinze cent mille

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