‹ Histoire de FranceChapitre 240 sur 339 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

LOUIS XIV

correction des pauvres et l'amélioration des riches. Il n'était donné qu'à la charité libre et spontanée d'y toucher d'une manière bienfaisante ; l'État y eût englouti sans succès ses trésors. De même résista-t-il, non plus dans les œuvres, mais dans la doctrine, aune secte nouvelle qui, fière de la renaissance catholique qu'elle n'avait pas faite, prétendait la modifier à sa guise et imposer aux autres un joug austère et rigoureux. Pour lui le jansénisme, comme la suppression imaginaire de la pauvreté, se rapprochait au fond du système protestant, et n'était qu'un despotisme spirituel déguisé.

LVII. Pendant que saint Vincent de Paul achevait sa vie à l'abri de toutes les erreurs et de toutes les faiblesses, et que la charité chrétienne , indépendante des événements politiques, se montrait à la fois libre sous un Richelieu, paisible au milieu des agitations d'une nouvelle minorité , le reste de la nation prenait joyeusement ses ébats. Les proscrits revenaient demander la récompense de leurs souffrances et de leur exil ; la cour en était assiégée. Anne d'Autriche essayait de contenter chacun , et il n'y avait plus qu'un mot dans toutes les bouches : « La reine est si « bonne ! » Elle était secondée par le pacifique Mazarin , aspirant moins à la supplanter qu'à gagner son cœur et à partager avec elle le poids du pouvoir. Tous deux ne demandaient qu'à faire oublier les rigueurs passées (1643).

LVIII. Le règne des femmes recommençait aussi dans les salons et dans la littérature. Une grande dame de sang italien, la marquise de Rambouillet , dont l'hôtel avait déjà rivalisé avec le Palais-Cardinal, donnait rendez-vous chez elle aux beaux esprits et aux hommes de goût. Sans autre fortune que leur génie, les gens de lettres s'y rencontraient avec les princes, les princesses du sang et les rejetons des plus illustres familles. Les livres italiens et espagnols y étaient lus, traduits, critiqués. La préférence restait aux derniers, et le grand Corneille reproduisait dans ses Horaces, dans Cinna, dans Polyeude, les types d'honneur et de vaillance, les luttes austères du devoir et de l'amour dont le Cid

avait inauguré le succès. Les jeunes cœurs se passionnaient non plus , comme au temps des guerres de religion, pour la défense de la foi ou la poursuite du pouvoir, mais pour cette gloire galante et chevaleresque. Plaire, aimer et pourtant demeurer vertueux, tel était le rêve dont ils se nourrissaient au milieu de l'ivresse dangereuse des fêtes et des réjouissances. C'était comme une religion nouvelle qui prétendait allier le moyen âge et l'antiquité, et savourer impunément le plaisir sous la protection d'une piété encore sincère.

L1X. A la tète de cette société brillaient les enfants de Condé, plus nobles et plus braves que leur père , grâce au sang de leur mère , Charlotte de Montmorency, noblement rebelle aux séductions de Henri IV, fidèle compagne de son mari aux jours de sa captivité, frappée coup sur coup par le supplice de son cousin et de son frère. Sa fille, M"e de Rourbon , élevée dans l'intimité des carmélites, ayant avec sa mère un appartement chez elles en attendant qu'elle y revînt faire pénitence, n'en était pas moins devenue la reine des bals et l'idole de la cour. Lancée dans le tourbillon des plaisirs et mariée malgré elle à son vieux et maussade cousin le duc de Longueville, elle succomba, comme tant d'autres, au péril, et essaya vainement de justifier ses faiblesses par des prodiges d'abnégation et de dévouement. Désormais toute son ambition fut d'élever aux honneurs l'ingrat la Rochefoucauld : passion aveugle et superbe, qui devait sans scrupule bouleverser l'État et verser des flots de sang.

LX. Son frère aîné, le grand Condé, brillant officier de vingt-deux ans , agile, robuste, au profil anguleux, au nez d'aigle, rongeait son frein d'avoir épousé une nièce de Richelieu, et, dans l'espoir de faire annuler ce mariage, nourrissait une vive affection pour M1'6 du Vigean , l'amie de sa sœur, l'une des plus belles et des plus sages jeunes filles du temps. Mis en Flandre à la tète de la principale armée française, il était avide de gloire pour son amante et pour sa patrie , sans se douter que bientôt il les trahirait toutes deux. Mal contenue par les conseils de prudence

Page 1