LIVRE VI
LOUIS XIV
de Mazarin, sa bouillante épée allait, par des victoires signalées, montrer que la fortune du royaume n'était pas enchaînée à la vie de Richelieu.
LXI. Moins absolu et moins énergique que le premier, le nouveau cardinal était pourtant l'héritier de sa politique et de ses alliances. Entraîné par les événements, maître de la Lorraine et de l'Alsace, jadis françaises, mais perdues depuis la chute des Carlovingiens, il n'aspirait qu'à continuer une lutte glorieuse, où la France devait facilement venir à bout d'ennemis épuisés, en même temps qu'elle trouverait un aliment à sa turbulente activité. Aussi ne se préoccupait-il ni des justes plaintes du duc de Lorraine dépouillé de ses Etals, ni des cris de détresse de Charles I et de la reine Henriette de France aux prises avec une révolution sanguinaire, et portait-il toute son attention sur le théâtre de la guerre.
LXII. Les Suédois occupaient les Autrichiens en Bohême; une poignée d'hommes suffisait pour arrêter les Bavarois dans les défilés de la Souabe; enfin les Alpes et les Pyrénées offraient des remparts naturels : l'effort de l'Espagne et de la France devait donc se concentrer dans les plaines du Nord, à cette frontière de Flandre qu'elles avaient chacune hérissée de forteresses. Là, vu l'état des communications et des moyens de transport, et les ressources financières de chaque puissance, la grande occupation d'une campagne était de faire vivre une armée de trente mille hommes au plus et de prendre une ou deux villes à l'ennemi. C'était une savante et interminable partie d'échecs. Pourtant la mort de Richelieu avait poussé les Espagnols à tenter un effort décisif. A l'ouest , de fortes places barraient les routes de l'Escaut, de la Meuse et de la Moselle, cours d'eau parallèles qui prennent leur source en France aux confins du bassin de la Seine , et que le Rhin vient recueillir en Belgique; à l'est, les Ardennes et les Vosges rendaient l'abord non moins difficile. L'ennemi chercha à percer cette ligne de défense entre les montagnes et les places, et vint avec vingt-cinq mille hommes investir Rocroy, d'où il pourrait en-
suite descendre sans obstacle dans les vallées de l'Oise et de la Seine. Condé, bien qu'un peu inférieur en nombre , s'avance au secours de la forteresse,. et, chacun désirant une bataille, il débouche librement sur ce plateau entouré de bois et de marais, véritable champ clos où toute défaite doit se changer en désastre.
LXIII. De part et d'autre, suivant la vieille tactique, l'infanterie est au milieu , la cavalerie aux extrémités. Au point du jour, Condé, à la tète de son aile droite , prend l'offensive et renverse tout devant lui; au moment de se rabattre sur le centre de ses adversaires, il s'aperçoit qu'ils ont exécuté la même manœuvre et culbuté son aile gauche; quelques bataillons de réserve tiennent seuls devant eux. Avec le coup d'œil qui décide de la victoire, le jeune capitaine s'arrête brusquement, vole à sa gauche, rallie les fuyards, balaye les vainqueurs en désordre, et, le terrain déblayé de cavalerie, tombe avec toutes ses forces sur l'infanterie espagnole. Longtemps cette muraille d'hommes répare ses brèches, et se serre sous les coups; à la fin, son chef octogénaire et perclus, qui s'est fait porter en litière, tombe frappé à mort, les plus braves périssent, et la bataille dégénère en massacre. Les uns refusent de se rendre, les autres de faire quartier, et il faut que Condé expose encore sa vie pour arrêter celte rage. L'ennemi était détruit; il avait laissé six mille morls et six mille prisonniers. Deux cents de ses drapeaux furent envoyés à Paris, ivre de ce triomphe. La fameuse infanterie de Charles-Quint et de Philippe II avait perdu son prestige (1643).
LXIV. Cependant les résultats matériels de la victoire furent bien au-dessous de son effet moral. Qu'entreprendre avec vingt mille hommes réduits et exténués par une pareille lutte? Comme les autres vainqueurs de l'époque, au lieu de pousser ses avantages au cœur de l'ennemi, Condé dut se contenter de quelque place à prendre; il tenta un coup de main sur Thionville, qui ne céda qu'à un siège long et sanglant. Toutefois ce mouvement vers le Rhin eut un résultat inattendu et plus important. Déconcertée par la perle