‹ Histoire de FranceChapitre 243 sur 339 · LIVRE VI — LOUIS XIV · texte numérisé non relu

LIVRE VI — LOUIS XIV

lions, les Français menaçaient l'Autriche, désormais seule contre eux et contre leurs alliés. Les Suédois venaient de lui prendre la moitié de Prague. Condé dissipa les dernières incertitudes à la frontière du Nord , feignit de se retirer devant les renforts impériaux, se retourna sur eux à Lens, et leur infligea un sanglant désastre (1648). Ces revers décidèrent l'Empire à la paix. Peu aidé par l'Espagne, il sépara sa cause de la sienne, espérant, à l'exemple de la Bavière, obtenir de meilleures conditions en prenant les devants.

LXVII. Par la paix de Westphalie (1648), l'indépendance de la Hollande fut reconnue. La Suède garda droit de suffrage dans la Confédération germanique avec la moitié de la Poméranie; l'autre moitié échut aux margraves de Brandebourg, protestants habiles que l'acquisition des duchés de Prusse, de Clèves et de Berg menait lentement à devenir la puissance prépondérante du nord de l'Allemagne. Enlevant une riche province à la maison d'Autriche, la France conserva l'Alsace, qui lui assurait la Lorraine, qui lui faisait toucher la ligne du Rhin et donner la main aux protestants de la rive droite. Agrandie et érigée en électorat, la Bavière forma même parmi les Etats catholiques un foyer d'indépendance et d'influence française. Ainsi la pensée de Richelieu était réalisée : bien que conservant un reste de suprématie impériale, les héritiers de Charles-Quint étaient en réalité rejetés dans leurs États patrimoniaux de Tyrol, de Hongrie et de Bohème, l'unité de l'Allemagne était rompue, et son centre brisé allait se diviser entre Vienne, Munich et le naissant Berlin. Dans ce partage violent, les faibles avaient été, de part et d'autre, oubliés : les protestants avaient sacrifié les fils du malheureux électeur palatin , et l'Autriche, le brave duc de Lorraine exténué à son service. Le pape avait également été exclu des négociations, comme n'ayant rien à voir dans les affaires du monde moderne, qui consacrait l'établissement définitif et l'accroissement des Étals hérétiques du Nord.

L XV III. Cependant l'œuvre n'était qu'à

moitié consommée. Restaient les Espagnols, seuls, mais décidés pourtant à soutenir leur drapeau, et comptant secrètement pour se venger sur les dissensions intestines , qui leur avaient tant de fois donné des partisans au cœur même de la France. Bientôt l'Empire put regretter d'avoir traité sans eux. Leur défaite paraissait consommée; leur vieille infanterie était détruite; Naples en révolte les avait chassés à l'exemple de la Catalogne , et avait appelé à leur place le jeune et aventureux duc de Guise ; en échange de ce royaume, Mazarin espérait enfin obtenir d'eux l'Artois, la Franche -Comté et cette Flandre perdue par tant de fautes; et voilà qu'à ce moment deux défections, l'une au dehors, l'autre au dedans, vinrent compromettre ses conquêtes et prouver qu'une politique égoïste a toujours son revers. Satisfaits de l'empire des Indes et de la mer, les Hollandais, que la France avait soutenus depuis un siècle et en quelque sorte nourris de sa substance , non seulement refusèrent de partager la Belgique avec elle, mais encore s'opposèrent à la lui céder. De peur d'avoir leur trop fidèle alliée pour voisine, ils firent leur paix sans elle, et livrèrent ses frontières du Nord à l'effort des armées espagnoles , jusqu'alors prises entre deux feux. En même temps fermentaient à l'intérieur les incorrigibles passions que Richelieu avait contenues sans les détruire, et que les bontés d'Anne d'Autriche n'avaient servi qu'à exciter.

LXIX. La victoire avait fait de Condé une sorte de demi-dieu, qui n'était maintenu dans le devoir qu'à force de dons et de caresses, et qui demeurait fidèle à une condition , celle d'être tout -puissant. Sur cette pente glissante surtout pour un jeune homme, son ambition commençait à l'emporter sur son cœur. Déjà, triste augure pour sa patrie, il avait abandonné M"c du Vigean, qui était allée se consoler sous le voile des carmélites. Moins favorisée que lui et blessée dans son amour- propre d'amante, sa sœur, Mmo de Longueville, s'était liée aux mécontents, et avait employé sa magique influence à en grossir le nombre. Tous les beaux paladins , le sage Turenne lui-même, avaient juré de

Page 1