LIVRE VI
LOUIS XIV
exilé quelques turbulents et pardonné au grand nombre. Désormais son pouvoir était à l'abri de toute attaque; il avait la gloire de l'avoir rétabli par les fautes des autres plutôt que par ses propres violences; les mains pures de sang, il pouvait de nouveau consacrer son habileté à la grandeur de la France et à sa propre fortune, jusqu'alors négligée. Ceux qui l'avaient le plus dénigré reconnaissaient leurs fautes. Le prince de Conti lui demandait la main de sa nièce; trahie et désillusionnée , Mmo de Longueville allait faire pénitence dans un couvent à Moulins; et, après une courte captivité, le turbulent cardinal de Retz , revenu aux enseignements de son précepteur, expiait dans la solitude ses révoltes et son ambition.
LXXVIII. Restait Condé presque seul, mais encore trop fier pour convenir de ses torts et tristement réduit à servir comme général dans l'armée espagnole. Au printemps, il partit de Rruxelles avec trente mille hommes, et vint assiéger ce même Rocroy qu'il avait si glorieusement sauvé dix ans auparavant. Digne de le combattre, Turenne paralysa ses efforts, et lui prit Mouzon et Sainte- Menehould. Entre ces deux adversaires la lutte devait être longue. La fougue de l'un venait sans cesse se briser contre la ferme sagesse de l'autre, et, si ensemble ils avaient jadis triomphé des plus fortes armées de l'Europe, opposés ils consumaient leur génie en stériles tentatives. Aux Pyrénées et en Italie , la guerre était encore moins décisive. A la fin, un tiers intervint, qui, s'arrondissant aux dépens des combattants, les contraignit à la paix.
LXXIX. Non contente de chasser les navires étrangers de ses ports, de faire le commerce ou la contrebande entre les pays en guerre et de coloniser lentement l'Amérique du Nord, l'Angleterre aspirait depuis longtemps à la domination des mers et à un rôle actif dans les affaires du continent. Les deux Indes découvertes, l'activité et la persévérance de ses habitants et sa belle position insulaire l'invitaient encore plus que les Pays- Bas à remplacer dans l'Europe moderne l'antique et malheureuse Venise. De même qu'un
mouvement calviniste et national avait emporté Barneveldt en Hollande , de même les puritains de Grande-Bretagne venaient d'immoler le trop pacifique Charles I ; dans l'élan de cette révolution , ils n'avaient cru pouvoir mieux faire pour résister aux royalistes , pour opprimer les catholiques en Irlande, enfin pour vaincre l'Espagne sur l'Océan, que d'accepter un pouvoir militaire absolu et de se donner à l'audacieux Cromwell. Cet aventurier, isolé du monde entier par sa politique homicide, mais méprisant toutes les alliances, avait fait de son pays, en quelques années, la première puissance maritime. Le stathouder de Hollande, gendre de Charles I, ayant travaillé à un soulèvement en Ecosse, .Cromwell en profita pour déclarer la guerre à cette riche république, lui saisit un millier de navires, défit ses flottes , ruina son commerce, la força à une paix honteuse, et , comme par un pressentiment de l'avenir, fit exclure du stathoudérat le jeune Guillaume de Nassau, un jour destiné au trône d'Angleterre. Désormais capable de tout oser, il arracha un traité de commerce au Danemark, s'imposa au Portugal comme seul intermédiaire avec ses colonies; plus insolent que les pirates d'Alger et de Tunis, qu'il venait de châtier, il enleva la Jamaïque aux Espagnols, et, sans déclaration de guerre, captura deux fois tout ce qu'il put trouver de navires français. Puis, également redoutable à l'Espagne et à la France, qui n'avaient pas le simple bon sens de s'unir contre lui, il offrit à tous les deux son appui, demandant en échange un nouveau Calais , Dunkerque , dont il avait inutilement voulu corrompre le gouverneur.
LXXX. Tant que Mazarin avait occupé cette place, il l'avait refusée. Mais elle venait de tomber entre les mains de l'ennemi. Le cardinal cessa d'hésiter, promit de la reprendre pour le compte de Cromwell, fit un traité d'alliance avec lui , et poussa la faiblesse jusqu'à renvoyer les Stuarts et leurs amis , réfugiés au foyer de l'hospitalité française. Il était urgent de tenir parole ; car l'Anglais attendait son gage pour fournir des secours. Turenne vint assiéger Dunkerque ; les Espagnols s'avancèrent pour la défendre, et con-
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