LIVHK VI — LOUIS XIV
traignirent Condé à livrer bataille sur le terrain étroit et peu favorable des Dunes. « Vous « allez voir, leur dit-il, comme on perd une « bataille. » 11 eut raison pour son bonheur et pour celui de sa patrie; car ce fut le dernier combat qu'il livra contre elle (1658). Dunkerque et Gravelines furent le prix de la victoire ; l'Espagne, enfin lassée, offrit la paix à Mazarin et la main d'une de ses infantes au jeune Louis XIV (1659).
LXXXI. Avant de mourir, le cardinal eut l'honneur de mener à bien cette seconde négociation et de conclure la paix des Pyrénées. Le vœu de la ligne du Rhin n'était plus réalisable : la Catalogne et le royaume de Naples étant perdus, il fallut abandonner toute prétention sur la Flandre et sur le Brabant, rétablir le duc de Lorraine , et se contenter du Roussillon et de l'Artois avec Thionville, Gravelines, Landrecies et Montmédy : conquêtes assurément glorieuses, mais peu d'accord avec les espérances et les premières victoires du règne. Trompés par de fausses apparences de gloire et de liberté, les frondeurs n'avaient que trop servi l'étranger et nui à leur patrie. La Hollande avait atteint le but de sa défection , et récompensait les protecteurs de son indépendance en leur interdisant tout progrès en Belgique. Enfin l'appui de Mazarin laissait Dunkerque, la Jamaïque et l'empire des mers aux Anglais, voisins non moins ingrats, dont les envahissements maladroitement favorisés devaient bientôt coûter cher à leurs .alliés. Toutefois, pour le moment, le péril semblait conjuré : la mort de Cromwell rendait le trône aux faibles Stuarts , amis de la France mal corrigés par l'exil ; et , en attendant qu'une seconde révolution les renversât -ans retour, la sœur de Charles II , Henriette d'Angleterre, allait épouser le duc d'Orléans, frère du roi. Louis XIV lui-même célébrait son mariage avec l'infante Marie-Thérèse, à laquelle, sans les instances désintéressées de Mazarin , il eût préféré une nièce de ce ministre. Ainsi, par un instinct qui condamnait leur politique, trois générations de souverains, après avoir cherché des alliés dans le Nord, ne trouvaient de femmes clignes d'eux que chez ces peuples du Midi contre lesquels
ils s'acharnaient. Celte fois du moins la puissance de l'Espagne n'avait plus rien d'inquiétant. Habituée à vivre de l'or d'Amérique, qui commençait à lui échapper, elle était tombée plus bas que l'Autriche sa sœur, et semblait à jamais déchue.
LXXXI I. Telle fut la fin d'une lutte de trente années , préparée par Henri IV et par Richelieu , troublée par les partis qu'ils croyaient abattus, profitable surtout aux alliés protestants qu'ils comptaient exploiter. Les résultats de la Réforme étaient complets, et le partage de l'Europe consommé. Cependant, dans les ressources infinies de sa sagesse , la Providence avait tiré le bien du mal même. Après avoir ravivé chez les catholiques la pureté des mœurs et le zèle de la science, les controverses et le prosélytisme hérétiques avaient à peu près cessé. Identifié avec l'esprit national, le protestantisme restait chez les peuples septentrionaux comme la marque de leur affranchissement de Rome et de la maison d'Autriche , et se bornait à entretenir sous un ciel froid les vertus naturelles, la vie de famille, l'économie, l'esprit politique, le génie des affaires, tandis qu'au midi , au foyer de la civilisation avec ses entraînements et ses dangers, l'Eglise demeurait, vivace, opposant la vertu à la volupté, la pauvreté au luxe, l'obéissance libre au despotisme.
LXXXIII. Même partage, même opposition dans l'ordre politique , où des nations jeunes et avides, non contentes d'assurer leur indépendance, stimulaient par leur activité des voisins amollis, et leur disputaient la prépondérance dans l'ancien et le nouveau monde. Placée entre ces deux régions , ayant longtemps servi de champ de bataille aux doctrines rivales, la France était restée fidèle de cœur à l'Église romaine; mais elle avait puissamment contribué par ses armes à fonder les États protestants. C'était en vain qu'elle colorait cette coupable conduite du nom sacré de la liberté des peuples et des consciences, liberté que la Prusse, la Suède, la Hollande et l'Angleterre ne méconnaissaient pas moins que l'Espagne, et n'invoquaient qu'au service de leur propre domination. Si étrange