LIVRE VI
LOUIS XIV
que fût ce système, il en était néanmoins résulté quelque bien. La France avait arraché l'Europe au joug de la maison d'Autriche et empêché que les puissances catholiques ne l'emportassent dans le monde uniquement par la force des armes, triomphe dont l'erreur s'accommode toujours, mais que la vérité rejette comme fatal et indigne d'elle. Pendant que ce peuple orthodoxe s'obstinait ainsi à faire la guerre à sa propre cause, et qu'il la ravivait, sans le savoir, par de longues adversités, il prêtait à la renaissance catholique le concours plus utile encore de sa foi et de ses vertus. Les enfants de saint François de Sales, de saint Vincent de Paul , de sainte Thérèse, de saint Ignace, l'avaient doté de leurs maisons d'éducation, de prière et de dévouement , et lui avaient assuré un ascendant moral d'autant plus fort qu'il s'exerçait sans le concours d'aucune puissance humaine. Tel était le grand dessein dont, en dépit de leur ambition, Henri IV, Richelieu et. Mazarin venaient d'être les instruments , et auquel les frondeurs euxmêmes avaient peut-être travaillé en arrêtant l'agrandissement de leur patrie ; car un pays prépondérant ne devient- il pas trop souvent par là même oppresseur?
LXXXIV. A l'intérieur, un mélange d'absolutisme et de liberté offrait au premier abord la même inconséquence , au fond les mêmes avantages et la même supériorité.
Les Français n'avaient ni la mollesse des Espagnols et des Italiens, qui abritaient leur caducité sous un pouvoir sans limites, ni cette science de l'intérêt bien entendu, ce froid instinct du commerce et des affaires, qui réunissait les protestants en nations compactes, disciplinées, connaissant leur but et invariablement attachées au gouvernement qui les y conduisait. Généreux et légers, plus prodigues qu'avares, se dévouant sans mesure à Dieu ou au plaisir, aimant avec idolâtrie un souverain de leur goût ou attaquant sans réflexion celui qui leur déplaisait , ils semblaient voués par leur caractère à l'anarchie ou au régime absolu. Malgré sa sagesse, la bourgeoisie parlementaire, dans ses essais de liberté , avait échoué
aussi follement que l'ancienne féodalité, et, depuis cette malheureuse tentative , l'unique désir de la nation était, non de prendre part aux affaires , mais de trouveront! nouveau François I, un autre Henri IV, à qui elle pût permettre de tout oser. Mais sous ce triste symptôme de servilité se cachaient encore un invincible esprit de critique, une liberté sans bornes d'opinions, de langage, d'écrits, une haine sans miséricorde pour les cruautés et les perfidies, un vif sentiment d'honneur, en un mot, une puissance d'opinion plus généreuse, plus intelligente, plus forte que toule les institutions libres de l'époque.
LXXXV. Pendant les troubles de la Fronde, comme sous la main de Richelieu, les lettres et les arts avaient continué à prospérer sur ce sol fécond. Formés par des gens d'élite, la langue et le goût étaient arrivés à leur perfection. Si les pays protestants, alourdis par les affaires matérielles, n'étaient plus sensibles qu'aux sensuelles et violentes beautés de l'art romantique, à la fougue de Shakespeare ou à la verve prosaïque des peintres flamands, les pures traditions, les règles sévères, les nuances délicates de l'art antique revivaient dans les salons de Paris, et y tempéraient la langueur italienne ou la dureté espagnole. Pendant que Mazarin faisait jouer des opéras, des tragédies avec machines, son ami Fouquet, non content d'embellir de statues et de fontaines son parc de Vaux, prodiguait ses faveurs à de jeunes et admirables écrivains. Sous sa protection venait de paraître un acteur inspiré, né sous les piliers des Halles, d'abord comédien de province, bientôt, dans son genre, rival de Corneille, Molière, retrouvant sous une forme moins vulgaire le joyeux bon sens de Rabelais et de Montaigne, flagellant sans pitié les ridicules du temps, et, dans ses Précieuses, déclarant une guerre vigoureuse à la pédanterie et à l'affectation. Plus Français encore, s'il est possible, la Fontaine résumait petites et grandes vérités dans ses Fables, et préparait dans ces mille drames vivants un éternel monument de naïveté , de grâce et de finesse.