LIVRE VI — LOUIS XIV
trouva la peine trop douce, et l'envoya finir ses jours en prison.
XCII. Aux yeux de Louis XIV, le crime était plutôt d'avoir voulu garder le pouvoir que d'en avoir abusé. Car, s'il faisait un reproche à la politique de Mazarin, c'était d'avoir été trop timide, et pour lui il aspirait à régner en maître comme Richelieu. Il réprima , en costume de chasse et le fouet à la main, les dernières velléités d'indépendance du parlement , déclara qu'il serait lui-même son premier ministre, et que personne ne ferait rien sans le consulter (1661). A la faveur des troubles, plus d'un noble avait pris des habitudes de brigandage : une commission extraordinaire parcourut les provinces, jugea sommairement les coupables, et fit tomber leurs tètes. Les offices de finances furent brusquement réduits. Une chambre ardente s'ouvrit contre les traitants, qui, depuis Henri IV, pourvoyaient aux besoins de l'État, et se faisaient chèrement payer leurs services ; il leur fallut rembourser plus de cent millions à titre de restitution. Pour cause d'usure, la dette publique fut réduite des trois quarts. Les nobles dont les titres n'avaient pas soixante ans furent recherchés et soumis à un droit considérable.
XGIII. Personne n'éleva la voix ; car, tant qu'il s'agit de réprimer des abus longtemps accumulés, la vigueur est toujours populaire. D'ailleurs , à un ministre peu aimé succédait un prince à la fleur de l'âge, bon, généreux, intelligent, d'une beauté saisissante , capable entre tous de charmer un peuple enthousiaste. C'était bien là le monarque sous lequel la France avait rêvé de se reposer et d'oublier ses dissensions. Aussi, chacun d'applaudir à ce début, d'abdiquer ses droits et de se livrer sans réserve aux volontés, aux passions, aux inévitables faiblesses d'un tout-puissant jeune homme de vingt-deux ans. Devenu l'idole de son siècle, c'était en lui qu'allait se continuer, d'une façon éclatante et décisive, cette lutte des sens et de l'orgueil contre la vertu chrétienne , où l'avaient précédé Mm° de Longueville, le grand Condé, Pascal et tant d'autres cœurs illustres. Nul n'avait eu encore à subir d'aussi enivrantes séductions ; bien peu avaient
eu pour y résister un esprit plus droit, une conscience plus honnête, des amis plus éclairés. Le combat devait être mémorable.
XCIV. Dans ce règne qui commence, tout n'est que gloire et que splendeur. Louis XIV, pour ses premiers actes d'autorité, est seconde par des hommes laborieux , capables, actifs , cédant à la tentation bien naturelle de réformer et de conduire toutes choses, et de plus si modestes, si dociles à leur maître, qu'un jour il croira tenir seul en ses mains la vie et la prospérité de ses Etats. A leur tête figure l'infatigable Colbert, fils d'un drapier de Reims , précieux élève de Mazarin , parvenu par son seul mérite à la connaissance et au maniement de toutes les affaires (1661). Grâce à ses soins, le corps royal des ponts et chaussées répare et entretient les routes, négligées par les provinces ; le canal du Midi est creusé ; les eaux et les forêts sont aménagées ; des ordonnances , auxquelles lu postérité n'a presque plus rien trouvé à changer, règlent pour tout le royaume la procédure commerciale, civile et criminelle, et accomplissent un progrès désiré dès le temps de l'Hôpital.
XCV. La protection royale s'étend également sur les arts et sur les lettres. A l'Académie française s'ajoutent successivement celles des sciences , des inscriptions , des beaux-arts. Une école s'ouvre à Rome pour les jeunes artistes de talent. Même à l'étranger, les savants reçoivent des présents. Le Hollandais Huyghens et l'Italien Cassini sont attirés au nouvel observatoire de Paris. Perrault, le Nôtre et les deux Mansard se partagent le domaine de l'architecture et des jardins ; Mignard dispute à ses devanciers celui de la peinture. Pendant que Lulli , vrai créateur de l'opéra, prête à la scène le concours de ses fraîches mélodies , les premiers chefs-d'œuvre de Racine et la mâle poésie du grand Corneille y alternent avec les meilleures comédies de Molière. La Rruyère trempe sa plume pour ses fins et judicieux Caractères, Mm0 de Sévigné pour ses Lettres, d'une variété et d'une grâce inépuisables. Boileau imite Horace ; la Fontaine dépasse Phèdre et Ésope. Partout le style atteint un<