LIVRE VI — LOUIS XIV
noble et puissante maturité inconnue du passé, inconnue de l'avenir. Cependant ce grand siècle avec sa majesté et ses périls, se personnifie dans le génie de Bossuet. Son Histoire universelle dévoile d'une main sûre les desseins de la Providence sur le- nations ; son Histoire des Variations foudroie l'amourpropre des mille sectes protestantes. Au lendemain des excès de la Réforme, un seul sentiment le domine, c'est la haine du désordre, l'amour de l'unité, le culte de l'autorité. « Vous alliez, s'écrie-t-il, à la servitude « par l'indépendance. Prenez une voie con- « traire ; allez par l'obéissance à la liberté. » Mais, à ses yeux, et là commence son illusion, le fidèle représentant de la toute-puissance divine en ce monde, c'est le roi, c'est-à-dire le rival redoutable et presque incessant de l'Eglise. En flattant avec excès ce prince de la terre, les hommes n'adorent-ils pas en lui leurs propres faiblesses, et ne se condamnentils pas à trahir tôt ou tard le seul souverain des consciences el des cœurs? Or, si le plus vigoureux génie du temps succombe à cette séduction, comment les autres y échapperontils ? Aussi l'éloge du roi devient-il le thème banal de chaque écrivain, et se fait-il entendre jusque dans la chaire de vérité. En voyant tous ces auteurs inscrits au livre de ses pensionnaires, s'inspirant à l'atmosphère de sa cour, Louis XIV s'imaginera, encore plus facilement que Richelieu, que c'est à lui de vivifier et de régler leur génie.
XCVI. En se déchargeant entièrement de la direction de ses affaires, la France put se croire un moment délivrée de tout fardeau, arrivée sur le chemin d'une fortune brillante et rapide. Mais il serait trop commode de se reposer ainsi sur une seule main du soin de réparer l'incurie générale, et, si séduisants que soient au premier abord les fruits d'une puissance ainsi concentrée , tôt ou tard elle produit des maux pires que ceux qu'elle a voulu guérir. La Réforme et les guerres de religion avaient fait aux vertus publiques ou privées une blessure profonde. Les terres restaient mal cultivées, le bétail maigre et rare, les biens des communes négligés. L'État et les familles étaient dans la misère. Avant de
songer à effacer la trace des souffrances passées , il fallait des ressources pour vivre , et là commençait le revers d'un pouvoir brillant, mais despotique. Les villes et les campagnes , que de glorieux faits d'armes contre les Anglais avaient jadis exemptées de la taille, y furent désormais soumises. Le pauvre peuple ne se vit pas plus épargné. La gabelle fut étendue au Roussillon et à la Guyenne, et cet odieux impôt monta partout à un taux exorbitant. L'économie même du sel fut interdite; ordre à chaque ménage d'en acheter une certaine quantité : aux galères quiconque fraude la loi. Si les délinquants sont infirmes, leur peine sera courte; s'ils sont vigoureux, elle sera arbitrairement prolongée, afin d'assurer des rameurs à la marine. Même châtiment pour les mendiants valides ; quant à ceux qui ne peuvent travailler, un hôpital général se chargera de les nourrir.
XCVII. Ce sera bien pis quand Colbert prétendra à lui seul raviver le commerce, l'industrie , et régler cette activité qui ne se décrète point, mais que, au contraire, toute gêne paralyse. Non content de supprimer les droits que payaient les marchandises nationales à la sortie du territoire, il soumet les étrangères à des tarifs onéreux, en dépit des marchands de Paris annonçant que les peuples voisins useront de représailles. A grands frais sont fondées des manufactures sans débouchés, qui ne parviendront pas à se soutenir. On fixe aux fabricants la largeur, la qualité des étoffes et jusqu'au nombre de fils des dentelles. Enfin, sous prétexte d'avoir le pain et par suite la main-d'œuvre à bon marché, les blés, à leur sortie, sont frappés des droits dont on vient de délivrer les marchandises. C'est porter atteinte à la première, à la plus solide des industries, à l'agriculture, que Sully nommait si bien la nourrice de la France. Au lieu de se relever, elle continue de languir en attendant de nouvelles épreuves. Mais ces maux cachés disparaissent sous l'éclat des pompes de la cour.
XCVII I. Pendant que la France s'enivre d'une apparente prospérité, que Paris s'orne de places et de monuments, que la colonnade