LIVRE VI
LOUIS XIV
Marie-Thérèse devait hériter de la Flandre, du Brabant et de la Franche-Comté. La raison du plus fort devant trancher ce débat , il gagna l'Angleterre par sa belle-sœur Henriette, l'Autriche en lui promettant le reste de l'empire espagnol ; puis, se croyant bien sûr de n'être plus entravé, il se mit en devoir d'occuper les provinces en litige. Il entra de sa personne en Flandre, à la tète de trentecinq mille hommes dirigés par Turenne.
Charleroi, Tournay, Douai, Lille, ouvrirent leurs portes presque sans résistance (16G7). Il semblait que tout voulût concourir à enivrer le jeune conquérant. Pendant qu'il achevait cette promenade de cour, le grand Condé, jaloux d'égaler l'armée du Nord , envahissait la Franche -Comté en dépit de l'hiver, occupait Besançon et Salins, et assiégeait Dôle. Cette forte place ne tint que douze jours. Le roi y arriva juste à point pour y entrer en triomphe. En quelques semaines la Comté avait subi le sort de la Flandre.
CL Bestait à enlever quelques places à la frontière de Hollande. Mais les marchands" de cette petite république se souciaient moins que jamais d'avoir la France pour voisine. Amoureux de leur indépendance, ils armèrent en toute hâte pour défendre le territoire espagnol, et parvinrent à entraîner dans leur alliance les Suédois et les Anglais. Louis XIV ne s'attendait pas à cette courageuse résistance ; il croyait n'avoir affaire qu'aux Espagnols expirants, et, s'il pouvait braver sur terre les meilleures troupes de l'Europe, sur mer sa marine naissante eût été écrasée. Il fallut dissimuler sa colère, accepter la médiation de ces superbes bourgeois , rendre la Franche-Comté, et se contenter de la Flandre française (1G68).
CIL Un ingénieur fameux, Vauban, se chargea de munir cette conquête d'une triple ceinture de places fortes , qui devaient un jour sauver le royaume. Dans le nouveau système auquel il donna son nom, les remparts étaient au niveau du sol. Plus de ces murailles et de ces tours crénelées, qui, renversées par les boulets , comblaient bientôt les fossés de leurs débris ; mais à leur place des bastions rasants , croisant habilement
leurs feux et empêchant l'ennemi de s'établir au pied même des fortifications. Des progrès analogues se firent dans l'équipement du soldat. Le fusil, devenu d'un usage général , fut armé d'une baïonnette, unissant les avantages de l'ancienne pique à ceux de la poudre à canon et assurant à la bravoure une force supérieure à celle même de l'artillerie.
CIII. Des efforts encore plus grands se portèrent sur l'accroissement de la marine royale. En détruisant celle de la Bochelle et en se donnant le titre de grand amiral, Bichelieu avait en quelque sorte pris l'engagement de s'en occuper ; mais, concentrés dans sa tète, ces projets étaient morts avec lui. Colbert les reprit avec une nouvelle vigueur. Les travaux commencés pour fortifier l'immense rade de Brest furent menés à bonne fin, ainsi que ceux de Bochefort à l'embouchure de la Charente et de Toulon en Provence. De trente le nombre des bâtiments de guerre s'éleva bientôt à deux cents. Si ceux de la Méditerranée gardaient encore la forme des anciennes 'galères , ceux de l'Océan devinrent de véritables forteresses à trois et quatre étages, portant jusqu'à cent canons.
CIV. Mais, si l'agriculture peut seule fournir de bons soldats aux armées de terre , la marine n'est pas moins intimement liée à l'existence du commerce et des colonies. C'était à leurs comptoirs aux quatre coins du monde que Venise, le Portugal, l'Espagne, la Hollande et l'Angleterre avaient successivement dû leur puissance navale. Aussi , marchant sur les traces de Fouquet, Colbert chercha-t-il de toutes ses forces à ranimer les premières tentatives de colonisation française : protection désastreuse , car , plus qu'aucune autre entreprise , le négoce lointain exclut la contrainte, et ne demande pour se développer que sécurité et liberté. Frappé des bénéfices de vingt-deux à soixante pour cent qu'en Hollande la compagnie des Indes orientales distribuait à ses actionnaires, le ministre de Louis XIV créa une compagnie du Nord pour apporter les goudrons et les chanvres de la Baltique, une du Levant pour y vendre les draps français , deux pour les Indes orientales et occidentales. Enrichies
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LOUIS XIV
par des dons de l'État, ces sociétés ruinèrent promptement les petits armateurs incapables de lutter avec elles, puis échouèrent à leur tour sous le poids des règles qui les gouvernaient. Une sorte de banqueroute les réduisit à une seule, qui eut son centre au port de Lorient, construit à grands frais sur un emplacement mal choisi, d'un abord également difficile par terre et par mer. Pour la honte d'un peuple chrétien , les opérations de la nouvelle compagnie se bornèrent presque uniquement à la traite des nègres, que des colons, dignes des temps païens, achetaient au Sénégal pour leurs terres des Antilles ou de la Guyane.
CV. L'Amérique du Nord offrait un spectacle plus consolant. Des missionnaires, des moines, des religieuses avaient ressuscité le vieil apostolat français au Canada. Autour d'eux commençait à se grouper une race laborieuse et forte , profondément attachée à la mère patrie. L'un d'eux, dans un voyage d'exploration, avait découvert le beau fleuve du Mississipi, descendu son cours, donné à une partie de celte riche vallée le nom de Louisiane et en quelque sorte préparé à la France l'empire de ce nouveau continent. Mais cette perspective sérieuse fut négligée pour des spéculations difficiles , sous des climats brûlants et malsains, auxquels les noirs seuls résistaient. Le commerce maritime resta peu florissant. Par suite, le recrutement des marins n'était guère moins païen que la traite des nègres. Non content de retenir les galériens pour en multiplier le nombre, on encourageait sous main les émeutes, et on achetait des esclaves chrétiens jusque chez les Turcs. C'étaient précisément là les excès qui avaient perdu l'Espagne.
CVI. Au milieu de ce stérile déploiement de puissance, un illustre Allemand, Leibnitz, proposa au roi de tourner ses yeux vers l'an-
L tique Orient, vers cette belle terre d'Egypte aux mains des barbares , que , dans sa naïve ardeur, saint Louis avait voulu conquérir, et qui n'eût, certes, pas résisté aux flottes et aux armées modernes. Mais les préparatifs qui alarmaient l'Europe n'avaient en réalité pour
croisés, ni les terres vierges du nouveau monde. Une petite république, naguère créée par la France , maintenant forte de sa seule liberté , avait su arrêter Louis XIV , et ne craignait pas chaque jour de se railler de sa majesté. C'était à elle qu'il en voulait. Ayant triomphé pour son malheur dans une première guerre injuste, il i=e ilattait d'accabler la Hollande encore plus facilement que l'Espagne.
CVII. Pendant que Colbert luttait encore contre cette colère insensée, stimulée par Louvois, le frivole monarque , aussi léger dans ses affections que dans sa politique, préludait à la guerre par une autre folie, et n'abandonnait la trop fidèle la Vallière que pour tomber, par une juste expiation, sous le joug de l'orgueilleuse Montespan. Aux illusions d'une première faute succédaient pour lui les honteuses chaînes d'un vice invétéré. En vain sa première victime donna l'exemple d'une pénitence courageuse, se jeta devant toute la cour aux pieds de la reine , et alla s'enfermer chez les carmélites de la rue Saint- Jacques , où elle pleura trente-cinq ans sa faute , augmentant pour son faible corps les rigueurs de la règle et s'estirnant indigne de vivre au milieu des sœurs qu'elle édifiait. En vain, frappant un coup soudain au milieu de cette cour voluptueuse, la mort y enleva à la fleur de l'âge la gracieuse et légère Henriette d'Angleterre. Personne n'entendit ces leçons du malheur , que faisait pourtant solennellement retentir la grande voix de Bossuet. Versailles était devenu pour toute la noblesse un lieu de prodigalité et de corruption.
CVII1. Aux pompes de l'Église indignement profanées se mêlaient celles du paganisme, étalant partout ses divinités transparentes. Artistes et écrivains brûlaient devant elles un criminel encens. Jetant de mordantes railleries aux illusions du cœur de l'homme, Molière le ramenait aux triviales réalités des sens, etdivinisait dans Amphitryon les hontes du monarque. Plus noble et plus sensible , son élève Racine pleurait dans Bérénice les malheurs de la Vallière. La Fontaine ne rougissait pas de dédier le second livre de ses Fables à la toute-puissante Montespan. Mal-