‹ Histoire de FranceChapitre 257 sur 339 · LIVRE VI — LOUIS XIV · texte numérisé non relu

LIVRE VI — LOUIS XIV

heur à qui résistait à ce coupable entraînement ! Le chrétien était traité d'hypocrite , et bafoué sur la scène sous les traits de Tartufe. En échange, on exigeait les prières de l'Église pour le cercueil de Molière. A peine quelques gens de cœur luttaient çà et là. Bossuet, il est vrai, dénonçait sans ménagements les dangers de cette licence , et , à la vue de ce visage sévère, le grand roi se cachait au fond de son carrosse; mais, quand il avait disparu, les folies recommençaient. Enivré des applaudissements de la France entière, Louis XIV alla jusqu'à danser lui-même aux yeux de sa cour. Les ballets remplacèrent les tournois. De là ces perruques ridicules, ces chapeaux à plumes, ces habits de soie et de dentelles inconnus du passé, indignes d'un peuple guerrier.

CIX. Un beau jour, équipages, grandes dames, vaisselle d'argent, costumes brodés s'acheminèrent pompeusement vers la frontière. On allait assister à la conquête de la Hollande (1672). Sur mer trente vaisseaux de ligne s'étaient joints à la flotte anglaise, que le faible Charles II, au risque de perdre sa couronne à peine reconquise, mettait au service de la France. Au bord du Rhin, cent mille hommes, commandés par Condé, Turenne, Vauban et Louvois, suivis de bateaux sur des charrettes pour passer les rivières, attendaient le roi. A peine arrivé, il traversa le fleuve à gué au-dessous de Cologne, en présence d'une faible infanterie : ce fut le fameux passage du Rhin chanté par Boileau (1672 i. Arnheim, Nimègue , Utrecht ouvrirent leurs portes. Avec un peu d'audace, Amsterdam éprouvait le même sort. Déjà des coureurs français paraissaient aux portes ; les riches parlaient de s'embarquer avec leur or pour Batavia; les juifs offraient deux millions pour se racheter du pillage. Les magistrats envoyèrent des ambassadeurs pour fléchir les conquérants. Aussi dur pour les vaincus que servile avec son maître, Louvois les reçut avec insolence, leur demanda toutes les places fortes, le pays jusqu'au Rhin, le rétablissement de la religion catholique, et, de plus, une médaille pour éterniser leur humiliation. Autant valait périr.

CX. Irritée par le désespoir, la populace se souleva, massacra ceux qui avaient parlé de paix, et remit le pouvoir précisément à ce Guillaume de Nassau que Cromwell en avait jadis fait exclure. C'était un jeune homme de vingt-deux ans, nerveux et maladif, mais aussi tenace que taciturne, froid, dissimulé, ne connaissant que les âpres jouissances de l'ambition. Pour le moment, il avait à peine sous la main vingt-cinq mille soldats mal agueris. Tout l'or des Hollandais ne les eût pas sauvés sans l'idée vraiment lumineuse de rompre les digues. En quelques instants, le pays fut rendu à l'Océan, dont la main de l'homme l'avait jadis tiré. Le brave amiral Ruyter, vainqueur des flottes alliées de France et d'Angleterre, vint ranger ses vaisseaux autour d'Amsterdam. L'occasion de prendre cette capitale était perdue. Réduite à marcher sur d'étroites chaussées, où quelques détachements pouvaient l'arrêter, l'armée française se voyait paralysée. Louis XIV revint à ses plaisirs de Versailles, laissant ses lieutenants se débattre avec les éléments et défendre leurs conquêtes. Le reste de l'année se passa à fortifier des places que le roi mettait son honneur à conserver, tandis que Turenne et Condé conseillaient de les raser.

CXI. Pendant ce temps-là l'Empereur et l'Espagne faisaient secrètement passer des secours à l'ennemi, et accumulaient des troupes sur le Rhin. Turenne avec le gros de l'armée fut obligé de faire face à ces rassemblements menaçants. Le reste étant dispersé dans les garnisons , Condé dut revenir en France y former une réserve. Il laissait pour tenir tète à l'ennemi son élève et son frère d'armes , Luxembourg, fils du malheureux Bouteville. Son père mort, il avait été courageusement adopté et élevé par la princesse de Condé ; il venait de faire ses preuves dans la campagne de Franche-Comté. Dédaignant cet adversaire , Guillaume traversa ses lignes et vint témérairement investir Charleroi, dans l'espoir de donner la main aux Impériaux. Il faillit être puni de cette audace. Ses alliés furent contraints de repasser le Rhin, lui-même de lever précipitamment le siège de Charleroi. En même temps le froid

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