LIVRE VI — LOUIS XIV
génie la réunion de ses ennemis , il passe le Rhin à Philippsbourg et disperse plusieurs corps d'armée. Malheureusement il apprend que la ville libre de Strasbourg a ouvert son pont et ses portes à l'ennemi Sur les ordres de Louvois, il laisse le Palatinat horriblement ravagé (1674) , et revient en Alsace soutenir de nouveaux et brillants combats. A la fin épuisé, diminué de moitié, il est obligé, à l'approche de l'hiver, de se retirer en Lorraine, avec vingt mille hommes à peine, et soixante- dix mille Allemands prennent paisiblement leurs quartiers d'hiver en Alsace, à l'abri des Vosges couvertes de neige. Soudain , au moment où ceux-ci s'y attendent le moins, Turenne, qui a remonté jusqu'aux sources de la Moselle, traverse les plus hauts passages des montagnes , tombe comme la foudre à Belfort et à Thann, redescend à Mulhouse, coupe l'ennemi en deux, balaye ses corps échelonnés dans la haute Alsace , les rejette au delà du Rhin, et reparaît aux portes de Strasbourg qui implore sa clémence.
CXIV. Là devait s'arrêter la gloire de ce sage capitaine, dont le génie n'avait cessé de grandir, et qui, revenu de ses fautes passées, promettait un si bel avenir. Comme il avait traversé le Rhin, et qu'il observait l'ennemi à Sasbach dans le pays de Baden , un boulet l'emporta (1675). Avec lui la France perdait plus qu'une armée. Pendant qu'on rapportait son corps à Paris , ses troupes découragées repassaient le Rhin en désordre et livraient de nouveau l'Alsace aux Impériaux.
CXV. Pour les rallier, il fallut la présence du grand Condé, qui venait de remporter en Flandre une victoire moins complète. Tenant aux environs de Mons avec quarante-cinq mille hommes contre le prince d'Orange, qui en avait soixante mille , il l'avait attaqué dans une marche de flanc et avait d'abord mis ses troupes en désordre. Mais Guillaume les avait ralliées avec un admirable sang-froid dans la position de Senef, et avait résisté toute une journée. Condé s'obstina comme à Fribourg, déploya la même fougue , eut trois chevaux tués sous lui et perdit douze mille hommes sans gagner du terrain. Le soir, il voulut tenter une quatrième attaque. Son armée se
débanda, pendant que les Hollandais épouvantés quittaient eux-mêmes ce champ de carnage et se reconnaissaient vaincus (1674).
CX VI. Arrivé sur le Rhin après ce coûteux succès, Condé fut obligé, comme Turenne, de multiplier son génie pour soutenir une armée sacrifiée. Il sauva Saverne, Haguenau, et délivra une seconde fois l'Alsace. Puis, souffrant de la goutte, fatigué d'une guerre où ses lauriers portaient ombrage au superbe Louis XIV, il se retira à Chantilly, et y finit ses jours dans l'intimité de Bossuet, supportant les douleurs de Ja maladie aussi gaiement que les périls de la guerre , expiant par une vieillesse disgraciée les fautes de ses jeunes années.
CXVII. Cependant le roi avait pris en personne le commandement de l'armée de Flandre, y avait porté tous ses renforts, et s'était emparé de Condé, de Bouchain, de Valenciennes, de Cambrai, de Gand et d'Ypres. Le prince d'Orange n'avait pu contrarier aucune de ces opérations, et les ennemis commençaient à désirer la paix. La Hollande, qui à elle seule avait arrêté Louis XIV dans sa première guerre, était heureuse cette fois de lui avoir échappé. L'Espagne , sur qui était retombé tout le poids des hostilités, se sentait incapable de défendre ses provinces disséminées. Outre la Franche-Comté, la Sicile venait de lui échapper par une insurrection. Le frère de Mme de Montespan, Vivonne, l'avait occupée avec le titre de vice- roi. Secondé par un marin moins frivole, l'obscur mais brave Duquesne , il avait tenu tête devant Messine aux flottes espagnole et hollandaise, et au grand Ruyter lui-même, qui succomba dans cette bataille. De son coté le roi, bien que vainqueur sur terre et sur mer, voyait le nombre de ses ennemis croître avec sa fortune, et se sentait sérieusement menacé par la défection complète de l'Angleterre. Poussé par ses sujets , Charles II venait de consacrer son alliance avec Guillaume en lui accordant la main d'une de ses nièces, mariage qui satisfaisait la passion des Anglais pour le prince d'Orange, mais qui introduisait dans la famille des Stuarts un prince ambitieux et perfide.
[ I G 7 8 - 8 rj ]